Élections fédérales - Un parti pris pour la gauche: Paul Martin et Jack Layton sont-ils à la hauteur?

Les différents sondages qui déferlent depuis le début de cette campagne indiquent que nous nous dirigeons, à moins d'un revirement spectaculaire, vers l'élection d'un gouvernement fédéral minoritaire le 28 juin. La dernière semaine de campagne au Québec ayant été largement consacrée à la question de la balance du pouvoir et au gouffre idéologique qui sépare le Bloc québécois (BQ) du Parti conservateur (PC), il nous apparaît qu'un examen des intérêts du Québec dans le cas d'un gouvernement minoritaire canadien exige notre attention. Un gouvernement minoritaire véritablement de centre gauche est encore possible, souhaitable même.

Beaucoup évaluent les différentes options de coalition, d'alliance et d'accord entre les différents partis pour pouvoir déceler le type de gouvernement qui sera mis en place. Coalition formelle entre les libéraux et le Nouveau Parti démocratique (NPD) et appui potentiel du BQ au PC sont les deux scénarios le plus souvent évoqués.

Un autre scénario

En analysant les sondages de plus près, un autre scénario pourrait voir le jour le lendemain du scrutin du 28 juin, qui comporterait des avantages certains pour le Québec: un gouvernement de coalition PLC-NPD minoritaire. Si, au fil d'arrivée, le nombre de sièges recueillis par les libéraux et le NPD est supérieur à ceux du PC, Paul Martin pourrait légitimement conserver son poste de premier ministre, faisant valoir la pluralité des sièges de sa coalition et celle du vote populaire obtenu (environ 47 %, selon les sondages actuels, en additionnant les intentions de vote pour le PLC et pour le NPD). Il pourrait facilement argumenter que les Canadiens, y compris les Québécois, ont clairement rejeté un gouvernement de droite.

Cette situation aurait pu se présenter en 1979 lorsque Trudeau choisissait de céder sa place à Joe Clark. En effet, il aurait pu décider de se maintenir au pouvoir en formant une coalition avec Ed Broadbent, ce qui lui aurait procuré 140 sièges, soit deux de moins que la majorité et quatre de plus que le Parti progressiste-conservateur (PPC), tout en se réclamant de 58 % du vote populaire.

Une situation semblable s'est présentée lors des élections provinciales de 1985 en Ontario, qui ont vu David Peterson accéder au poste de premier ministre pour les libéraux, acceptant la coalition refusée par le PPC avec le NPD, alors qu'il avait obtenu moins de sièges que les conservateurs (PLO 48, PPC 52, NPD 25). C'est ainsi que fut mis en place un programme politique avant-gardiste aux chapitres de la santé et de la sécurité au travail, de la formation de la main-d'oeuvre pour les jeunes, de la construction de logements à prix abordables et de l'équité salariale.

Certes, Peterson a gouverné avec une coalition majoritaire, mais ces deux exemples servent à illustrer que ce n'est pas nécessairement le parti ayant obtenu le plus de sièges qui accède automatiquement au pouvoir. Le système britannique de gouvernance, on l'oublie trop souvent, est fondé sur la convention de l'acceptabilité de la légitimité de gouverner et non pas sur un simple calcul du nombre de sièges.

Profitable pour le Québec

Alors qu'il est difficile d'évaluer l'impact sur le Québec des gouvernements minoritaires conservateurs récents puisqu'ils ont tous été de courte durée (Diefenbaker en 1957 et en 1962 s'est maintenu au pouvoir pendant moins d'un an et Clark en 1979 à peine neuf mois), les cas des gouvernements minoritaires de Pearson, qui ont duré de 1963 à 1968, ont été plus que fructueux sur les plans institutionnel, politique et social, tout en ayant le mérite de prendre en compte la volonté autonomiste québécoise.

La Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme (1963-68), qui a clairement établi à l'époque que le Canada devait fondamentalement être un dialogue entre les deux nations fondatrices, découlait de sa propre façon d'envisager le Québec comme une «nation à l'intérieur d'une autre nation» et son engagement en faveur du fédéralisme asymétrique.

D'un point de vue administratif et institutionnel, Pearson a mis en pratique cette vision en se montrant favorable au droit de retrait avec pleine compensation financière pour le Québec et au transfert de points d'impôt. D'un point de vue social, les avancées ont été remarquables et toujours dans le respect de l'autonomie québécoise. Pensons au Plan de pension du Canada qui, avec le droit de retrait pour le Québec, a permis la mise sur pied du Régime des rentes du Québec et de la Caisse de dépôt et placement; et n'oublions pas le régime de santé accessible, gratuit et universel financé à parts égales par le gouvernement fédéral et le gouvernement du Québec.

Nous sommes fort loin des visées centralisatrices au chapitre de la gouverne et des attitudes réductionnistes de l'identité québécoise véhiculées trop souvent aujourd'hui par le PLC et le NPD.

Une occasion à saisir

Même si les conservateurs clament sur toutes les tribunes qu'ils épousent une doctrine stricte de respect pour le partage des compétences et pour l'autonomie des provinces et qu'ils reconnaissent l'existence du déséquilibre fiscal, un appui à la pièce de la part du Bloc au menu législatif à venir d'un gouvernement conservateur minoritaire demeure une recette pour de nouvelles élections à très court terme. Comment le BQ pourrait-il appuyer un budget fédéral encore moins généreux que celui préparé par Paul Martin en 1996? Pourrait-il vraiment accepter de le faire en échange d'un règlement financier pour les congés parentaux et des correctifs apportés au déséquilibre fiscal? Le BQ pourrait-il accepter de revenir sur Kyoto en échange d'une politique moins contraignante sur les jeunes contrevenants? Nous nous permettons d'en douter...

Nous sommes d'avis que, si le BQ appuyait à la pièce les volontés législatives d'une coalition minoritaire PLC-NPD, il serait possible de faire revivre l'esprit pearsonien d'il y a 40 ans et de le faire durer bien au-delà de dix petits mois. Non seulement un programme progressiste soucieux de la différence québécoise pourrait être véritablement mis en oeuvre, mais il est certain que la politique étrangère d'une telle coalition serait plus en harmonie avec les intérêts du Québec que celle pouvant émaner du PC.

Puisque le Bloc est en bonne voie de faire élire plus d'une cinquantaine de députés avec un programme électoral nationaliste de gauche, une occasion inédite et extraordinaire pourrait lui être présentée le 29 juin. Nous pensons que Gilles Duceppe est à la hauteur de ce défi, mais Paul Martin et Jack Layton en auront-ils le courage?