«Sauvagines»: longue vie aux hurlements des coyotes

Les réflexions écologistes  et féministes abondent  dans l’écriture de Gabrielle Filteau-Chiba.
Jean-François Papillon Les réflexions écologistes et féministes abondent dans l’écriture de Gabrielle Filteau-Chiba.

Lorsqu’elle a quitté Montréal en 2013, laissant le confort et l’effervescence du Plateau Mont-Royal pour se réfugier dans une cabane de fortune dans le Bas-du-Fleuve, Gabrielle Filteau-Chiba était loin de se douter qu’elle y trouverait, en plus de la tranquillité et de la communion avec la nature, le souffle de l’écriture.

Son premier roman, Encabanée (XYZ, 2018), faisait le récit, à travers le personnage d’Anouk, de ses premiers mois de réclusion, marqués par le vent glacial, les hurlements ininterrompus des coyotes, le dur labeur offrant un contraste surprenant avec le romantisme de la figure de l’ermite.

 

Avec sa deuxième offrande, Sauvagines, la jeune écrivaine replonge avec une ambition renouvelée au cœur de la forêt boréale, laissant entendre, de sa plume lyrique et résolument engagée, le silence des coupes à blanc, la détresse des animaux pris au piège, la colère sourde et l’impuissance suscités par ces braconniers qui dominent sans vergogne la chaîne alimentaire.

Raphaëlle, l’une des trop rares agentes de protection de la faune sur les immenses terres de la Couronne du Haut-Kamouraska, traque les hommes qui font fi des lois et menacent la quiétude des eaux claires de la rivière aux Perles et la survie des ours, lynx, orignaux et coyotes qui s’y abreuvent.

Elle découvre vite que les prédateurs ne représentent pas seulement un danger pour les animaux. En compagnie de son vieil ami Lionel, de l’indomptable Anouk et de son fidèle Coyote, elle échafaude sa vengeance, repousse le danger pour mieux préserver ce qui lui tient à cœur.

L’imaginaire foisonnant de Gabrielle Filteau-Chiba s’incarne dans les pages et dans sa langue furieuse avec une telle intensité qu’on pourrait presque toucher la forêt et ses habitants nocturnes, reflets de l’imprévisibilité, des craintes et de la tension qui animent la construction narrative. « la forêt boréale n’est pas un buffet all you can eat. Où se cacheront les biches pour mordiller les écorces au printemps ? Quelle vue déchirante auront les oies blanches lorsqu’elles survoleront, à leur retour du Nord, nos massacres forestiers ? »

On s’écarte du roman avec regret, tout empreint d’un nouveau respect pour la nature, porté à tendre l’oreille pour surprendre le chant nuptial d’un hibou séducteur, hanté par l’impact de notre passage sur la nidification ou la migration des bêtes majestueuses qui peuplent nos terres.

Les réflexions écologistes et féministes abondent dans l’écriture de l’autrice, qui puisent visiblement au cœur de ses propres préoccupations pour composer des personnages combatifs, en proie au doute de soi et au rejet du conformisme.

Alors que son trop court premier roman pouvait par moment sembler surchargé par ses revendications pamphlétaires, Filteau-Chiba parvient cette fois à mieux — mises à part quelques colères brouillonnes — circonscrire un univers dont l’authenticité et la contemporanéité n’exigent rien de moins qu’une constante remise en question.

 

Extrait de «Sauvagines»

Pow ! Pow ! Pow !

Trois trous imaginaires dans ta couronne qui a fait de nous des porteurs d’eau, des ouvriers de shops nés pour un petit pain, des francophones qui marmonnent, tellement écrasés par la peur de disparaître que nous nous sommes transformés en colons qui médisent. Comme si notre survie était menacée par la différence. Comme si nous ne méritions même pas de nous gouverner nous-mêmes. Votre Altesse, je suis bien contente de squatter vos terres « publiques », mais je vous informe bien humblement que la vraie reine du sous-bois ici, c’est moi. Et c’est ma fête, fait que je vais me gâter.

Sauvagines

★★★ 1/2

Gabrielle Filteau-Chiba, XYZ, Montréal, 2019, 321 pages