Bruckner pour tempérer le monde

Lors du concert de mercredi, Jean-Philippe Tremblay a choisi la «6e Symphonie». Il avoue lui-même qu’il s’agit du «mouton noir» dans le cycle des «9 Symphonies» de Bruckner, mais témoigne à l’égard de cette œuvre une tendresse particulière.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Lors du concert de mercredi, Jean-Philippe Tremblay a choisi la «6e Symphonie». Il avoue lui-même qu’il s’agit du «mouton noir» dans le cycle des «9 Symphonies» de Bruckner, mais témoigne à l’égard de cette œuvre une tendresse particulière.

Mercredi, Jean-Philippe Tremblay et l’Orchestre de la Francophonie mettront un terme à leur 19e saison par un grand concert à la Maison symphonique de Montréal. Plat de résistance musical : la 6e Symphonie de Bruckner.

« À une époque où nous avons l’habitude d’accorder trois ou quatre minutes d’attention aux choses, Bruckner nous force à nous concentrer sur 25 minutes », résume le chef Jean-Philippe Tremblay, directeur musical de l’Orchestre de la Francophonie, formation estivale qui réunit et forme année après année de jeunes musiciens (68 cette année) réunis par la pratique de la langue française.

Depuis quatre étés, un concert à la Maison symphonique clôt ces activités estivales. « Nous avons souvent choisi Mahler, mais je suis un grand fan de Bruckner comme outil pédagogique , avoue Jean-Philippe Tremblay au Devoir.  Bruckner nous enseigne beaucoup de choses. Entre autres la patience, le sens de l’architecture et l’intonation. »

Cette musique « dans laquelle on ne peut pas se précipiter », le chef québécois la définit comme son « pain quotidien de musicien », à travers la lecture de partitions ou l’écoute d’enregistrements, car « Bruckner oblige à prendre un temps de réflexion et à ralentir sa manière de vivre ».

Encourager la création

Lors du concert de mercredi, Jean-Philippe Tremblay a choisi la 6e Symphonie. Il avoue lui-même qu’il s’agit du « mouton noir » dans le cycle des neuf symphonies, mais témoigne à l’égard de cette œuvre une tendresse particulière : « La dualité rythmique de trois contre deux qui se promène à travers la partition est un défi. C’est donc une belle symphonie formatrice. Par ailleurs, on y découvre un Bruckner qui aurait finalement pu aller vers une autre esthétique que celle des Symphonies n° 7, 8 et 9. »

Le concert comprendra également le 2e Concerto pour piano de Liszt par Anne-Marie Dubois et Animal Machine, œuvre du jeune compositeur Alexandre David. On se souvient encore que l’Orchestre de la Francophonie d’il y a quinze ans était le premier à nous faire entendre du Julien Bilodeau, bien avant que celui-ci inaugure la Maison symphonique ou travaille sur un opéra d’après The Wall.

Quels sont les critères de Jean-Philippe Tremblay en matière de musique contemporaine ? « Je préfère diriger des œuvres dans lesquelles je peux apporter mon grain de sel et avec lesquelles je me sens à l’aise. Des partitions aussi à travers lesquelles je peux enseigner quelque chose à l’orchestre, par exemple à travers des rythmes particuliers. Alexandre David, par exemple, qui possède une grande maîtrise de l’orchestration, agence des architectures très intéressantes. »

Le chef a rencontré ce compositeur lorsqu’il lui avait demandé un arrangement du Boléro de Ravel pour un orchestre légèrement réduit. « C’était très convaincant. Puis Alexandre nous a laissé quelques partitions et nous lui avons commandé une première pièce en 2015. Animal Machine est notre seconde commande. »

Désormais, l’Orchestre de la Francophonie cultive son propre vivier de compositeurs, quatre jeunes créateurs étant invités chaque année à travailler avec l’orchestre sous la tutelle de Simon Bertrand. « Chaque compositeur a trois ou quatre heures de répétition avec l’orchestre pendant lesquelles la pièce peut changer. Nous ne demandons pas un produit fini. C’est vraiment un atelier et la relation des jeunes musiciens avec les créateurs pendant trois pleines journées est très formatrice. » Jean-Philippe Tremblay laisse la baguette à son assistant, s’assoit dans la salle et découvre ces jeunes auteurs, parmi lesquels il pourra choisir ceux à qui il commandera des œuvres pour les saisons futures.

Un enregistrementpour Chandos

Lors de cet été 2019, pas plus tard que jeudi et vendredi cette semaine, les ateliers de musique actuelle au Conservatoire se sont imbriqués à un projet original et stimulant : l’enregistrement pour la célèbre étiquette anglaise Chandos d’une œuvre de notre temps, la 1re Symphonie d’Airat Ichmouratov, prolifique clarinettiste et compositeur canadien d’origine russe vivant à Montréal. C’est l’équipe d’ingénieurs du son de Carl Talbot qui a tendu ses micros dans la salle Oscar Peterson de l’Université Concordia.

« Nous sommes très fiers d’entamer une collaboration avec Chandos, et très heureux du symbole puisque Airat Ichmouratov fut première clarinette solo de la première mouture de l’Orchestre de la Francophonie en 2001. Il sera avec nous pendant l’enregistrement », se réjouit Jean-Philippe Tremblay. Le chef voit dans cet exercice « une expérience très formatrice pour les musiciens, précieux exercice de discipline où chaque minute compte et où le moindre problème de finition dans une phrase peut entraîner la reprise d’une section au grand complet ». La 1re Symphonie d’Ichmouratov a été créée par l’Orchestre symphonique de Longueuil et Marc David en septembre 2017.

Un orchestre cosmopolite

L’Orchestre de la Francophonie émane de l’Orchestre de la Francophonie canadienne créé pour les Jeux de la Francophonie en 2001 à Ottawa et Gatineau. Il compte désormais une moitié de citoyens canadiens (prérequis de Patrimoine Canada) et une moitié cosmopolite.

« Nous avons des Français des Suisse, des Belges, des Espagnols, des Allemands, des Italiens et des Américains et un Anglais. » Deux cents demandes ont émané des seuls États-Unis cette année. Les auditions après une campagne lancée le 15 octobre chaque année se font en personne à Montréal, à Québec ou à Ottawa, ou à distance par Internet.

Bruckner nous enseigne beaucoup de choses. Entre autres, la patience, le sens de l’architecture et l’intonation.

L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) reste, hélas, un partenaire bien timide et distant. « Même lorsque Michaëlle Jean était à la tête de l’OIF, les directives étaient qu’en culture, les budgets allaient vers l’Afrique. Donc, à moins d’aller tourner là-bas, ce qui aurait été très difficile logistiquement, nous n’avons pu avoir d’aide ou de subventions. »

L’apport de l’OIF a eu un impact plus social. « L’OIF nous a aidés à faire venir des musiciens de l’orchestre de Kinshasa au Congo à travers des bourses de voyage, des démarches pour les papiers. »

Ces bonnes intentions ont cependant tourné court. « Nous aurions beaucoup aimé garder les liens avec le Congo à long terme, mais en 2016, les huit musiciens congolais sont arrivés à l’aéroport Pearson à Toronto et se sont vu refuser l’entrée. Affaires mondiales Canada nous a informés par la suite qu’il ne serait plus possible d’inviter ces gens-là pour le moment. Je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé et nous n’avons pas réussi à aller au fond des choses. Mais cela nous a fait beaucoup de peine, car la relation était bonne pour eux et pour nous. Ce qu’ils faisaient là-bas était très inspirant et je tenais à ce que nos jeunes d’ici voient ça. La plupart avaient construit leurs instruments avec du contreplaqué ! »

Pour le 20e anniversaire, en 2021, quelqu’un aura-t-il l’idée de permettre de lever les embûches bureaucratiques afin de raviver la flamme de l’un des plus beaux et plus humains succès de cet organisme ?

Académie de quatuors

La 10e édition de l’Académie internationale de quatuors à cordes de McGill (MISQA) aura lieu du 11 au 24 août. Cette année, le Quatuor Pacifica est l’invité du concert d’ouverture le 11 août, tandis que le concert de clôture sera donné le 24 août par le Quatuor Noga.

 

L’Académie invite chaque année une dizaine de professeurs, quatre jeunes quatuors aguerris (« seniors ») et quatre quatuors plus « verts » (« juniors ») qui, à l’issue de cours de maître et de séances de l’Académie, donnent des concerts. Ces derniers auront lieu les 15, 16, 22 et 23 août à 19 h à la salle Pollack pour les « seniors » et 17 et 24 août à 14 h à la salle Tanna Schulich pour les « juniors ». Les quatuors « seniors » sélectionnés sont les Simply, Barbican, Vera et Viano. À la salle Pollack, ouverture et clôture les 11 et 24 août à 19 h.

Orchestre de la Francophonie

Oeuvres de Liszt, David et Bruckner. Anne-Marie Dubois (piano), Jean-Philippe Tremblay (direction). Maison symphonique de Montréal, mercredi 14 août 19h30.