Le Liban, terre de lait, de miel et d’ambiguïtés

Derrière l'énorme affiche du premier ministre Saad Hariri se trouve l'une des plus belles plages de Beyrouth.
Photo: Maya Ombasic Derrière l'énorme affiche du premier ministre Saad Hariri se trouve l'une des plus belles plages de Beyrouth.

Plus d’une fois, dans la Bible, le Liban y apparaît comme une « terre de lait et de miel ». Terre bénie des dieux, donc, surtout en abondance spirituelle. C’est pourquoi il est inconcevable de se dire officiellement athée au Liban. Faute de croyance personnelle, celle de votre famille ou du clan élargi s’identifiera sans doute dans l’une des 18 confessions reconnues par l’État et représentées à l’Assemblée nationale. Ces variations religieuses, principalement musulmanes et chrétiennes, ont du mal à concevoir une façon d’être au monde autrement que par la foi.

Dans ce petit pays entre mer et montagne, chacun prie son Dieu sans forcément connaître celui de son voisin, parfois à l’intérieur d’une même religion. Posez la question aux musulmans s’ils savent que la sublime épouse de George Clooney, Amal Alamuddin, est Libanaise d’appartenance druze ; le commun des mortels ne saura même pas que cette minorité religieuse, qui a son siège au Parlement, est une branche mystique de l’islam qui croit aux rites initiatiques et à la réincarnation.

Le danger ou la dolce vita libanaise

Ceux qui ont connu le Liban avant la guerre civile de 1975 parlent d’un pays multiethnique où la mixité allait de soi, car les gens se sentaient Libanais avant de se définir par une confession. Comme toute guerre civile, celle du Liban a fait des ravages et creusé des fossés qui semblent aujourd’hui infranchissables.

« Grâce à la guerre, c’est devenu plus clair. Chacun pour soi. Et c’est mieux comme ça », s’empresse de préciser Wassim, chauffeur d’Uber, qui adore son pays, mais qui a attendu le passeport français avant de se « réinstaller » définitivement sur la terre de ses ancêtres. « Juste au cas où. »

C’est ce sentiment de vivre au bord du précipice qui définit le mieux les Libanais. Si tout peut basculer à tout moment à cause d’un attentat politique, d’un conflit avec l’éternel ennemi Israël ou d’une guerre civile dont personne ne veut, mais qui étrangement fait écho dans les têtes de nouvelles générations nées après la guerre, cette adrénaline du danger constitue la dolce vita libanaise par excellence.

Malgré la pollution, l’envahissement de la capitale par les réfugiés syriens, l’embouteillage et la corruption politique dont tout le monde parle, il fait bon vivre à Beyrouth, sans doute parce que la conception orientale du temps sait bien étirer les heures autour des mille et une saveurs de narguilé et de plus d’une dizaine de petits plats (mezze) qui précèdent, pour le grand malheur du néophyte qui goûte à tout, les plats principaux où la viande crue (kebbé nayé) jouit d’une grande popularité.

Manque d’espace

Chaque quartier de Beyrouth a ses spécificités auxquelles il vaut mieux être initié par ceux qui connaissent les frontières invisibles d’une ville qui possède dans ses entrailles toutes les contradictions. Après l’incontournable promenade sur la Corniche et le rocher aux pigeons (Raouché), il vaut mieux être averti que derrière l’énorme affiche du premier ministre Saad Hariri (fils de Rafik Hariri, assassiné en 2005), qui ouvre les bras sur la ville, se trouve l’une des plus belles plages de la capitale, où on ne peut pas vraiment se baigner à « l’occidentale », et que derrière cette partie « sunnite » du bord de la mer, on peut tomber, sans le savoir, dans une rue « chiite » avec des affiches de leurs propres chefs.

Cette fluidité urbaine gagne la bataille contre la rigidité identitaire sans doute à cause du manque réel d’espace. Ce petit pays de 10 452 km2 contient sur son sol des récits identitaires plus grands que nature et, malgré la volonté politique d’exacerber les différences, il y a dans chaque Libanais un peu de l’autre, proximité physique oblige.

L’altérité s’affiche aussi dans la volonté de garder les traces de la guerre. À certains endroits stratégiques de la ville, les façades criblées de balles côtoient aujourd’hui des édifices habités par les Gap et Zara. On y trouve aussi Beit Beyrouth, le tristement fameux musée de la guerre, à l’angle de la rue Damas et de l’Indépendance, jadis appelé Maison jaune en raison de la couleur ocre de ses façades.

 
Photo: Maya Ombasic Beit Beyrouth, le tristement fameux musée de la guerre, à l’angle de la rue Damas et de l’Indépendance, jadis appelé Maison jaune.

Situé sur l’ancienne ligne de démarcation, Beit Beyrouth a été un poste de contrôle important, en plus d’être un repaire de francs-tireurs pendant la guerre civile. Ses murs gardent encore la déclaration en graffiti d’un amour homosexuel, doublement interdit dans une société patriarcale et farouchement machiste, entre deux francs-tireurs assignés au poste et laissés à eux-mêmes.

Ces façades fantômes vont parfois comme un gant aux propositions insolites, quoique plutôt réussies, comme la Villa Clara, dans le quartier de Mar Mikhael. Tenue par un Français et une Libanaise, cette auberge-restaurant mise sur l’art déco rétro, sa bonne table et sa façade bleu pastel envahie par les fleurs, laquelle fait de l’œil à une superbe ruine des années 1920, à peine camouflée lorsqu’on ouvre les volets et surveillée en permanence par des gardiens des mémoires d’outre-tombe.

La vallée des poètes et des ermites

Lorsque la pollution et les magouilles des politiciens exacerbent les habitants, chacun d’eux quitte la ville pour aller vers ses « saints ». Et les saints, le Liban en a à revendre, peu importe la confession. Le pays du cèdre, c’est aussi la grotte, la montagne et les hauteurs, comme pour surplomber ou fuir la bêtise des êtres humains.

Si la Syrie et l’Égypte voisines ont donné naissance aux ermites du désert, la plupart semblent avoir choisi le Liban pour leur dernière station. La vallée de Quadisha, ou la Vallée sainte, avec sa célèbre forêt des Cèdres de Dieu (où il ne reste que 375 spécimens, dont certains sont vieux de 3000 ans), est aujourd’hui protégée par l’UNESCO. La vallée réunit les plus anciens monastères chrétiens du Moyen-Orient, dont le monastère Saint-Antoine de Qozhaya, où se trouvait la première imprimerie de la région.

 
Photo: Maya Ombasic La vallée de Quadisha, ou la Vallée sainte, avec sa célèbre forêt des Cèdres de Dieu, est aujourd’hui protégée par l’UNESCO.

Plusieurs villages valent le détour, dont Ehden (véritable éden sur terre), mais aussi Bcharré, village natal du poète Khalil Gibran, également berceau des chrétiens maronites. Perché à 1400 mètres d’altitude, l’endroit inspire des vertiges poétiques et mystiques. Dans le passé proche et lointain, plusieurs saints et ermites ont choisi la vallée et ses grottes pour leur demeure ultime. Certains y résident encore, comme l’ermite colombien Dario Escobar, qui y vit depuis une quinzaine d’années et possède sans doute le regard le plus perçant jamais croisé.

Petit pays entre ciel et terre, entre Dieu et l’humanité, il est difficile de se faire une idée claire de son destin, surtout quand ses propres fils carburent à l’ambiguïté. Comme Fadi l’aubergiste, qui en veut aux musulmans chiites de ne pas s’être désarmés comme l’ont fait les chrétiens après la guerre civile, même s’il leur doit (il l’avoue à voix basse) la souveraineté de son pays : « Ils continuent de défendre les frontières du pays contre l’ennemi éternel. » Ambiguïté quand tu nous tiens…