Roméo Bouchard quitte la présidence de l'Union paysanne

Roméo Bouchard range son râteau. Après trois années à la tête de l'Union paysanne (UP), un regroupement de citoyens et de producteurs versés dans une agriculture à visage humain, l'actuel et bouillant président se prépare en effet à quitter ses fonctions dans les prochains jours. Six mois avant la fin de son mandat. Un départ nécessaire, a-t-il confié en entrevue au Devoir, «pour le bien du mouvement» qu'il a fondé en 2001 et qui, depuis quelques mois, semble en perte de vitesse.

L'homme est serein. «J'ai fait ce que j'avais à faire, dit M. Bouchard rencontré la semaine dernière dans les locaux de l'organisme à Saint-Germain-de-Kamouraska, dans le Bas-du-Fleuve. Le moment est venu pour moi de passer le flambeau à un autre. J'ai 68 ans. Je ne veux pas m'arrêter pour entrer dans ma tombe. J'ai d'autres choses à vivre encore.»

Jeune marié depuis un an, militant depuis plus de 50 ans, Roméo Bouchard se dit en effet essoufflé par les lourdes responsabilités inhérentes à sa fonction et prêt désormais à regarder un peu plus le temps couler. Plutôt que de courir après. «Je passe la moitié de mon temps sur la route, dit-il. C'est beaucoup trop dur sur le plan physique et personnel.

Depuis trois ans, c'est énorme ce que j'ai assumé.» Le 6 juin prochain, M. Bouchard va donc présenter officiellement sa démission au Conseil de coordination de l'Union paysanne. Dans les jours suivants, le Conseil national de l'organisme doit se charger de choisir son remplaçant qui restera en poste jusqu'au congrès national prévu à la fin de l'année. Le futur ex-président, quant à lui, compte se consacrer à la rédaction du journal interne du mouvement, baptisé simplement Union paysanne, le journal et à la gestion du siège social de l'UP situé dans une maison ancestrale de Saint-Germain-de-Kamouraska.

«La transition ne va pas être facile, reconnaît le fervent défenseur de l'environnement et militant pour une agriculture respectueuse de la condition humaine. Je devance donc mon départ pour permettre une réorganisation nécessaire [du mouvement], mais aussi pour nous donner le temps de bien faire les choses.»

C'est qu'après une arrivée en trombe en juin 2001 dans le paysage médiatique et agricole du Québec, l'Union paysanne peine, trois ans plus tard, à trouver un nouveau souffle, même si elle représente désormais une voix incontournable dans les débats qui font rage côté champs. Mais ses grands combats — lutte contre le monopole syndical de l'Union des producteurs agricoles (UPA) ou lutte contre la mise en marché collective dans le sirop d'érable — se sont, pour le moment, soldés par des échecs. Pire, le nombre de ses membres n'a jamais cessé de diminuer depuis la création de ce mouvement alternatif passant de 3200 après un an d'existence à... 1200 aujourd'hui.

Et la forte personnalité du président, un personnage coloré et ardent, n'est pas étrangère aux mauvais jours que traverse actuellement le mouvement, estiment ceux et celles qui l'ont déserté. «Mon leadership est remis en question, à l'interne un peu, mais c'est localisé. Et je ne me considère pas comme un problème, dit M. Bouchard. Bien sûr, je traîne avec moi un passé de batailleur et de guerrier. Et, de ce fait, il y a des gens qui m'aiment et d'autres qui ne m'aiment pas.»

L'empêcheur d'industrialiser en rond est lucide. À un point tel qu'il est désormais convaincu que sa retraite anticipée ne peut finalement qu'être bénéfique pour l'organisme qu'il a mis sur pied. «Il y a un danger à ce qu'un mouvement soit trop identifié à une personne, dit-il. C'était nécessaire au début, pour lancer la machine. Mais, maintenant, il y a quelques inconvénients.»

Parmi eux, la personnalisation des débats à laquelle Roméo Bouchard — appelé Méo par ses intimes — ne cesse de se heurter. «C'est facile pour nos adversaires, dans des rapports de force, de répéter sans cesse que, finalement, "le problème c'est Bouchard", dit-il. Un leader trop fort est un problème pour toutes les organisations» puisque le leader devient, selon lui, un messager à abattre reléguant du même coup son message aux oubliettes.

«C'est une stratégie que l'UPA utilise depuis le début, ajoute la bête noire du grand syndicat agricole québécois. Mon image est toujours collée à celle de l'Union paysanne, et je deviens du même coup le coupable idéal à cibler. Changer cette logique va mettre en péril cette stratégie, mais aussi, sans doute, susciter un nouvel intérêt pour le mouvement tout en améliorant sa crédibilité.»

Benoît Girouard, jeune président de l'Union paysanne biologique, le croit aussi. «Roméo est un moteur incroyable, mais tout le monde croit [que son départ] va être bénéfique pour le mouvement, dit-il. Ça va donner un nouveau souffle et peut-être inciter ceux qui avaient un conflit de personnalité avec lui à revenir.»

Au chapitre des remplaçants à la présidence de l'UP, M. Girouard fait d'ailleurs bonne figure, tout comme d'ailleurs Maxime Laplante, actuel secrétaire général de l'organisme. «Mais aucune décision n'a été prise pour le moment, dit Benoît Girouard qui siège au Conseil de coordination de l'UP. Une chose est sûre toutefois: celui ou celle qui va succéder à Méo va devoir le faire par devoir plutôt que nécessité. Avec, comme clef de voûte pour bien s'en sortir, une connaissance du milieu agricole.»

Roméo Bouchard l'espère aussi, tout comme il souhaite que son successeur soit capable, mieux que lui, de stimuler l'esprit d'engagement des membres. Une mission impossible qui le rend parfois un peu amer après trois années passées à l'Union paysanne. «Prenez le Journal, dit celui qui souhaitait quitter la présidence il y a un an, mais qui est resté jusqu'à aujourd'hui à la demande du Conseil de coordination. On se bute à des choses que j'ai de la misère à comprendre: tout le monde en veut, tout le monde le trouve bon, mais personne ne lève le petit doigt pour le vendre ou pour en faire la promotion. Les membres prennent ça comme un produit qui leur est dû. Mais pour avoir un tel outil d'information, il faut du temps et des ressources. Ce que nous n'avons pas beaucoup.»

L'agriculteur à la retraite n'a pas la langue dans la poche. Et il n'est pas près de la ranger non plus, même après avoir passé le bâton de pèlerin à un autre. «Ce n'est pas parce que je pars que je vais arrêter de penser ou d'avoir des choses à dire, souligne-t-il. Je vais juste cesser de porter l'Union paysanne sur mes épaules. C'est tout.»