Quand la science ouvre la porte à la prévention du suicide

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
Photo: Getty Images

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Malgré des statistiques encourageantes, qui confirment que le taux de mortalité par suicide est en diminution depuis le début des années 2000 au Québec, il reste beaucoup de travail à faire tant en prévention qu’en matière d’accès aux services. Des chercheurs proposent des solutions.

Les universitaires Marie-Claude Geoffroy, Ph. D., de l’Université McGill, Monique Séguin, Ph. D., de l’Université du Québec en Outaouais et Sylvanne Daniels, Ph. D., de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, sont responsables du colloque « Suicide : nouvelles perspectives scientifiques et importance pour la prévention », qui sera présenté le 29 mai prochain, dans le cadre du Congrès annuel de l’Acfas. Ensemble, elles ont répondu à nos questions sur le suicide, la prévention et les nouvelles avenues proposées par la science.

Tout d’abord, au Québec, le taux de mortalité par suicide a diminué depuis le début des années 2000, passant de 1463 décès en 1996 à 1128 en 2015. À quoi peut-on attribuer cette diminution ?
De nombreuses stratégies de prévention peuvent contribuer à réduire les taux de suicide, comme une meilleure formation des médecins à la prise en charge de la dépression et l’utilisation de certaines approches pharmacologiques et de psychothérapies.

En outre, plusieurs travaux et stratégies visaient à déstigmatiser la recherche d’aide pour des difficultés de santé mentale. Pour certaines populations, l’accès aux soins n’est pas une question d’accessibilité, mais d’acceptabilité.

Quels sont les principaux défis à relever pour espérer maintenir cette tendance à la baisse ?
Nous devons poursuivre nos efforts et aussi nous attarder davantage à la santé mentale des adolescents. Les taux de suicide et le nombre de visites à l’urgence sont en augmentation chez les adolescents dans plusieurs endroits du monde. Il faudrait mieux comprendre les facteurs qui entrent en jeu et mettre sur pied des stratégies préventives.

Il sera important dans les prochaines années de mieux informer la population quant aux signes et symptômes pouvant indiquer le développement d’un trouble de santé mentale et encourager les personnes à consulter avant que les difficultés ne deviennent trop importantes. Augmenter la littératie sur la santé mentale sera une stratégie importante.

L’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) propose un regroupement des variables de risque associé à la vulnérabilité suicidaire en fonction de quatre grands groupes des déterminants de l’état de la santé. Soit les facteurs génétiques et développementaux, les facteurs environnementaux (physiques ou socioculturels), les habitudes et les événements de vie et, finalement, l’accès aux services de santé et de santé mentale et la consultation de ces derniers. Comment la science peut-elle avoir un impact sur ceux-ci ?
À travers les recherches scientifiques, nous avons pu établir que l’environnement social peut avoir une influence sur la biologie de l’organisme, notamment à travers les processus épigénétiques. Les recherches démontrent de plus en plus qu’il existe également des liens entre les habitudes de vie et les processus épigénétiques qui, eux, ont le potentiel de jouer sur le comportement.

Quant à l’accès aux services et la consultation, c’est entre autres grâce aux études scientifiques que nous avons réalisées que le taux de suicide post-hospitalisation était important et qu’il pouvait être réduit par l’entremise de suivis et de contacts après une hospitalisation. Il est souvent question d’accès aux services lorsqu’il s’agit de prévention du suicide.

Outre injecter des sommes supplémentaires pour multiplier les ressources, existe-t-il d’autres solutions ?
Nous pourrions investir davantage dans la prévention auprès des adolescents. Les adolescents sont nombreux à penser au suicide et à faire une tentative de suicide. Une étude européenne montre qu’il est possible de diminuer les pensées suicidaires et les tentatives de suicide de façon importante par un programme de sensibilisation à la santé mentale. Un programme similaire existe au Québec.

Quels sont les principaux sujets qui seront abordés lors du colloque « Suicide : nouvelles perspectives scientifiques et importance pour la prévention » ?
Nous allons couvrir une gamme de sujets touchant des disciplines aussi variées que la génétique et l’histoire. Nous allons par exemple couvrir à travers trois présentations le thème de la victimisation par les pairs et de la cybervictimisation en lien avec le risque suicidaire chez les adolescents du Québec, de même que les changements épigénétiques pouvant sous-tendre cette association.

Un autre thème actuel sera les liens possibles entre la consommation de cannabis et le suicide. Un autre volet du colloque abordera les associations entre le suicide et les troubles physiques, dont troubles du sommeil et maladies auto-immunes. Finalement, nous discuterons de l’accès aux services de santé et de santé mentale et à leur consultation, aux stratégies efficaces de prévention avant l’apparition des troubles suicidaires ou de suivi des patients suite à leur retour à la maison.

Également des résultats de recherche quant aux stratégies de suivis post-tentatives et l’efficacité de ces interventions seront abordés. Nous présenterons un programme de coopération France-Québec sur la prévention du suicide. Il ne fait aucun doute que le suicide représente une problématique de santé publique. Les chercheurs, les organismes et les établissements de santé ont tous un rôle à jouer.

De leur côté, comment les citoyens peuvent-ils apporter leur contribution ?
Poser la question peut sauver des vies. Plusieurs personnes ne vont pas oser demander à un proche s’il pense au suicide ou s’il a des idées noires par peur de « mettre des idées dans leur tête ». Au contraire, en posant la question, vous communiquez que vous vous souciez de son bien-être, vous offrez aussi un espace pour que l’autre puisse exprimer ce qui ne va pas et vous pouvez répondre à la détresse en allant chercher de l’aide. Encourager et soutenir un proche à réaliser les démarches de consultations en santé mentale est un rôle important de l’entourage.

Finalement, que devons-nous surveiller chez une personne de notre entourage que nous croyons à risque et comment pouvons-nous l’aider ?
Il y a les « signaux d’alarme » comme parler du suicide, être préoccupé par la mort, un profond désespoir, pessimiste, une dépression sévère, des changements de comportement alarmants, comme un isolement soudain.

Il n’y a malheureusement pas de formules mathématiques ni de boule de cristal pour prédire le suicide, il faut faire confiance à notre jugement et être à l’écoute de l’autre.

Après avoir posé la question, et avoir établi que l’autre est à risque, il faut aller chercher de l’aide extérieure. Il y a les lignes téléphoniques comme Suicide Action ou Info-Social 811. On peut avoir accès à un psychologue ou un psychothérapeute accrédité par l’ordre des psychologues du Québec. Le médecin de famille est un autre point d’accès important.
 

Besoin d’aide pour vous ou un proche ? Contactez la ligne québécoise de prévention du suicide (l’appel sera automatiquement acheminé à la ressource de votre région). 1 866-APPELLE (277-3553)