Activité humaine: la santé de plusieurs cours d’eau fragilisée

Jean-François Venne Collaboration spéciale
La rivière Yamaska, bordée par une intense activité agricole et industrielle, compte parmi les plus polluées dans la province.
Photo: Getty Images / iStockphoto La rivière Yamaska, bordée par une intense activité agricole et industrielle, compte parmi les plus polluées dans la province.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Des chercheurs mesurent la qualité de l’eau douce avec un indice développé au Québec.

De nombreuses activités humaines, comme l’agriculture, l’industrie minière et les activités récréatives, peuvent affecter la qualité de l’eau douce. Depuis longtemps, on récolte des informations bactériologiques et physico-chimiques, comme la concentration en phosphore et en azote, la matière en suspension ou la présence de coliformes fécaux, pour évaluer cette qualité. Toutefois, ces mesures sont un peu comme une photo. Elles renseignent sur la qualité de l’eau, mais uniquement pour le moment bien précis où les échantillons ont été prélevés.

Une autre approche vient apporter des informations complémentaires et nuancer les résultats des analyses bactériologiques et physico-chimiques. Il s’agit du biosuivi, qui évalue la qualité de l’eau à partir d’une analyse de ce qui y vit, comme les algues et les poissons. Il vise à détecter et à mesurer l’impact des activités humaines sur ces communautés aquatiques.

Un indice créé au Québec

Au Québec, en Ontario et dans les Maritimes, on utilise l’indice diatomées de l’est du Canada (IDEC), développé par le professeur de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) Stéphane Campeau, un membre du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique (GRIL), en collaboration avec Peter Dillon de l’Université Trent.

Si les poissons ou les invertébrés peuvent servir à faire du biosuivi, l’IDEC se concentre plutôt sur les microscopiques algues benthiques (diatomées) qui tapissent le fond des cours d’eau. Il compare des algues qui sont affectées par des perturbateurs à d’autres, plus saines et servant ainsi de référence, et en tire une mesure de 0 à 100. Plus elle est élevée, plus cette mesure témoigne d’un cours d’eau en santé. L’IDEC renseigne notamment beaucoup sur l’enrichissement de l’eau en sels et en nutriments. Il peut aussi être fort utile pour évaluer l’efficacité des mesures de restauration d’un cours d’eau.

« Les diatomées sont très abondantes et très sensibles aux perturbateurs et elles les intègrent très rapidement, ce qui fait d’elles de bonnes indicatrices de la qualité de l’eau », explique Isabelle Lavoie, chercheuse spécialisée en biosuivi des écosystèmes d’eau douce du Centre Eau Terre Environnement de l’INRS et membre du GRIL.

L’impact humain

Isabelle Lavoie a effectué des biosuivis auprès de nombreux cours d’eau de l’Est canadien, notamment dans des milieux agricole et minier. Elle s’intéresse à la biomasse qui tapisse le fond des écosystèmes aquatiques et aux effets de leurs modifications dans la chaîne alimentaire.

Elle donne l’exemple des acides gras polyinsaturés, comme les oméga-3. Nécessaires à plusieurs fonctions métaboliques humaines, ils sont surtout synthétisés par les algues. Pour en accumuler, nous devons donc ingérer certains aliments, comme des poissons. Or, eux-mêmes vont chercher les oméga-3 en consommant des algues. « Des changements dans la production d’acides gras à la base du réseau alimentaire sont donc susceptibles d’avoir un impact sur toutes les espèces qui en consomment », souligne Isabelle Lavoie.

Tant les indices physico-chimiques que l’IDEC montrent l’impact important de l’activité humaine sur la qualité de l’eau. La rivière Yamaska, par exemple, bordée par une intense activité agricole et industrielle, compte depuis longtemps parmi les plus polluées au Québec, en particulier près de son embouchure avec le fleuve Saint-Laurent.

L’industrie minière bouscule aussi passablement les équilibres aquatiques. Ici encore, les diatomées peuvent nous renseigner. L’existence de spécimens déformés constitue un bon indicateur de contamination par les métaux. Il n’existe toutefois pas d’indice basé sur les diatomées spécifiquement conçu pour évaluer ce type de contamination. Cela pourrait bien changer.

« Je travaille depuis quelques années à développer une approche permettant d’utiliser la présence, le type et la sévérité des déformations de diatomées comme outils de suivi de la contamination métallique », confie Isabelle Lavoie. Ces algues microscopiques n’ont donc pas fini de témoigner de l’état de santé de nos cours d’eau.