Un regard nouveau sur la santé du fleuve Saint-Laurent

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
L’équipe de chercheurs du «N/R Lampsilis» a sillonné le Saint-Laurent en juillet 2017 et 2018 pour dresser un portrait détaillé de l’état du fleuve.
Photo: François Guillemette L’équipe de chercheurs du «N/R Lampsilis» a sillonné le Saint-Laurent en juillet 2017 et 2018 pour dresser un portrait détaillé de l’état du fleuve.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le N/R Lampsilis menait en juillet 2017 et 2018 sur le Saint-Laurent les plus importantes missions de son histoire, afin de mieux connaître les sources et les puits de pollution dans le fleuve. Le navire de recherche de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), « véritable plateforme d’exploration flottante », dresse le portrait d’un cours d’eau dont la santé doit être prise en main.

François Guillemette et son collègue Gilbert Cabana, tous deux professeurs au Département des sciences de l’environnement de l’UQTR et membres du GRIL, feront état des multiples facettes de la santé du Saint-Laurent lors du colloque de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), le 30 mai.

Consécration de ces deux années de recherche entre autres réalisée grâce à l’aide financière du Réseau Québec maritime, ils y résumeront la dynamique des polluants et leurs effets sur les particules et organismes. Les conclusions tirées de ce colloque serviront de base au développement d’un futur programme de recherche intégré sur le fleuve Saint-Laurent.

La qualité de l’eau

Impact des terres rares dans le fleuve, route migratoire des diasporas de coliformes fécaux (E. coli), quantification de contaminants émergents : François Guillemette a assumé la portion « qualité de l’eau » de la recherche. « Il est difficile de faire le bilan de santé du fleuve, laisse-t-il tomber. Mais disons qu’il a pris une couple de brosses, et qu’il se réveille un peu magané le lendemain matin. »

Parmi les découvertes de l’équipe du Lampsilis : les apports importants d’E. coli associés aux usines de traitement des eaux usées et aux tributaires agricoles, qui menacent la qualité de l’eau et assombrissent les activités récréatives. Et la santé humaine s’en voit inévitablement touchée. Il n’existait à ce jour aucun portrait intégré de la contamination en coliformes à l’échelle du fleuve Saint-Laurent.

« Beaucoup de sites sont contaminés de façon systématique, indique François Guillemette ; 50 % étaient contaminés, 44 % des sites visités excèdent le seuil de mauvaise qualité pour la baignade et 16 % des sites compromettent tout usage récréatif. » La baignade en zone centrale demeure la plus sécuritaire, dû à l’eau provenant des Grands Lacs.

Traditionnellement, le dénombrement d’E. coli a été employé pour localiser la contamination des milieux lotiques — en eau courante — en raison de son faible coût. Cette approche ne permet toutefois pas d’identifier les organismes — bovins, oiseaux, humains — à l’origine de cette contamination. Bien que les coliformes d’origine humaine dominent le paysage, les ruminants ont leur part de responsabilité.

Résultat de la complexité hydrologique du Saint-Laurent, « les sources d’E. coli compromettent principalement les rives situées à des dizaines, voire des centaines de kilomètres en aval », précise François Guillemette. Pour en diminuer la propagation dans le Saint-Laurent : « des usines de traitement des eaux usées plus performantes et une meilleure gestion des rejets agricoles », s’accordent les professeurs.

Particules et organismes

Gilbert Cabana, lui, s’est penché sur l’état de santé des particules et organismes vivants du Saint-Laurent, dans une approche notamment appuyée sur les acides gras et les ratios isotopiques de l’azote. Il se dit surpris par l’impact du rejet ponctuel et diffus des eaux usées urbaines et agricoles sur le réseau trophique du fleuve. Ces émissions et l’origine de l’eau influeraient sur la composition en acides gras du seston et des poissons.

En juillet 2017 et 2018, 60 stations ont été échantillonnées entre le lac Ontario et Trois-Rivières. « Les eaux en aval de Montréal possèdent une faible quantité d’oméga-3, les bons gras, alors que des acides gras trans ont été observés », dit-il.

Ces résultats sont inattendus, voire provocants, selon le professeur. Malgré le bannissement des gras trans artificiels au Canada depuis 2018, soit presque 15 ans après qu’une majorité de députés a voté pour cette proposition à la Chambre des communes, ils continuent à être présents dans la chaîne alimentaire.

Plusieurs hypothèses sont considérées. « Les acides gras rejetés sont assimilés par les organismes ; certaines bactéries transforment les gras cis en gras trans pour résister au stress écotoxicologique ; la friture qui augmente le cycle de gras trans est plus utilisée en cuisine, expose le professeur. Peut-être même que d’autres processus biologiques comme les bactéries peuvent produire des gras trans. »

Pour Gilbert Cabana, il sembleclair que le mouvement écologique doit prendre de l’ampleur sur le plan politique. Le colloque de l’Acfas servira de lieu d’échange de connaissances entre les scientifiques et les acteurs du milieu, les décideurs et le grand public. L’implication de ces derniers est critique pour la mise en place de mesures de remédiation, croit-il.