Patrimoine protégé par l'État mais abandonné au point de tomber

1 Maison Louis-Degneau à Carignan | Même après la conquête anglaise, les modes de construction continuent d’être imprégnés de la tradition française. Cette demeure rectangulaire en pierres de 1790, vestige du village historique de Carignan, compte un étage et demi. Elle est coiffée d’un toit à deux versants aux larmiers retroussés, flanquée de deux larges cheminées de pierre. En façade, le prolongement du larmier protégeait autrefois une galerie. Les photos datées de 2016 et publiées par le ministère de la Culture la présente de loin, sous des airs plutôt pimpants. Mais de près, la réalité est toute autre, affirme Monique Leclerc, présidente du syndicat de copropriété propriétaire de la maison, soulignant la complexité de ces dossiers. Le toit a souffert. Le revêtement de la toiture, en bardeaux de cèdre, a depuis longtemps dépassé sa durée de vie. Tous les éléments en bois accusent le passage du temps et montrent des signes de la pourriture. Le mortier est dégradé et fissuré. Cette maison est pourtant classée immeuble patrimonial par l’État depuis 1960. Amoureuse du patrimoine, Mme Leclerc, 79 ans, se dit cependant amère, compte tenu de nombreuses frustrations liées à ses projets au fil du temps. « Si t’es proche d’un monument classé, ça va pas bien ta vie. Le patrimoine bâti, c’est une plaie au Québec, et le mot n’est pas trop fort. » Promoteur immobilier, son fils Olivier Leclerc a fait construire 98 condos et maisons de ville à proximité, explique-t-il au Devoir. Il a l’intention de restaurer la maison pour la vendre. L’avocat de la famille précise qu’« il y a des projets qui vont être présentés au ministère de la Culture en vue de la restaurer ». Jacques Nadeau Le Devoir
2 Maison Busteed à Pointe-à-la-Croix | Classée par l’État québécois en 1987 pour sa valeur historique et architecturale, la plus vieille maison encore debout en Gaspésie a été achetée en 2009 par Ottawa, puis cédée ensuite à la communauté micmaque de Listuguj. La maison se trouve depuis au centre d’un tourbillon de passions qui plongent dans les profondeurs de l’histoire de la colonisation. Le loyaliste Thomas Busteed, un fidèle de la Couronne britannique, avait construit cette demeure vers 1800 sur des terres dont les titres de propriété étaient contestés. L’immeuble a été magnifiquement entretenu par les descendants de cette famille avant d’être abandonné en 2012. La communauté micmaque dit comprendre l’importance du lieu pour les gens de la Gaspésie, mais elle répète que « celle-ci n’a pas la même signification pour la communauté de Listuguj », qui y voit un symbole de dépossession. Le ministère de la Culture s’est dit impuissant à faire respecter sa loi sur le territoire de la réserve. Mais Ottawa indique que l’État québécois a bel et bien autorité en cette matière. Société historique Machault
3 Moulin du gouffre de Baie-Saint-Paul | Le moulin César, appelé ainsi parce qu’on le confond avec son prédécesseur élevé sur le même lieu, appartient à la courte liste des premiers immeubles classés dès la création du ministère de la Culture. En 1965, il est classé en raison de ses qualités architecturales et de son importance majeure sur le plan national. Les rares moulins à farine qui subsistent au pays témoignent de la toute première nécessité alimentaire de générations entières. Selon Serge Gauthier, président de la Société d’histoire de Charlevoix, ce moulin de 1828, qui en remplace un autre de 1792, sera converti en résidence familiale dans l’entre-deux-guerres. Plusieurs artistes vont y séjourner. Dans un film sur l’art populaire au Québec tourné pour l’ONF, le cinéaste Jean Palardy utilise la maison qui se trouve toujours en excellent état jusqu’au milieu des années 1990. « On a organisé des visites en autobus du moulin jusque dans les années 2000 », selon M. Gauthier. Mais il sera laissé à l’abandon, malgré la protection dont l’État l’honore. En 2008, faute d’entretien, la toiture s’écroule. Même protégé, le moulin est en vérité abandonné. En 2017, la propriétaire a obtenu un permis pour le démontage des murs. Malgré les efforts du Devoir, il n’a pas été possible de la joindre. Pierre Rochette
4 Moulin du Petit-Sault à L’Isle-Verte | Construit en 1823, l’ancien moulin à farine sera en activité jusque dans les années 1940, puis devient vacant en 1959. En 1962, devant la menace qui pèse sur cet important bâtiment, le nouveau ministère de la Culture le classe et le place ainsi sous son aile protectrice. Malgré cela, l’immeuble se dégrade. Dès les années 1970, plusieurs groupes s’inquiètent de son déclin. Au cours des années 1990, une section d’un des murs s’écroule, puis une large portion de la toiture. En décembre 2018, Le Devoir rapportait qu’une pelle mécanique démantelait ce qui restait de murs, glissés dans le lit de la rivière. Sur Facebook, la ministre responsable, Nathalie Roy, soutient alors que l’intervention vise « à freiner la détérioration du bien classé », un permis ayant été accordé dans le cadre d’un plan de restauration avalisé par son ministère. Une explication qui fait sourciller plusieurs spécialistes. Par la loi sur l’accès à l’information, Le Devoir a obtenu copie du permis, daté d’août 2016, qui vise seulement le déboisement du site, le démontage de murs pour l’entreposage des pierres et l’enlèvement de pièces de bois pour un remisage visant à « servir lors de la restauration du moulin ». Le nouveau propriétaire, qui a élaboré ces dernières années des plans de remise en valeur du site, dit ne pas désespérer de les voir aboutir. Robert Tremblay
5 L’ancienne centrale hydroélectrique des Cèdres | Cet édifice placardé depuis des années appartient au ministère des Transports. Construit en 1899, il est inspiré par les châteaux européens. Il s’agit d’une ancienne centrale hydroélectrique, un « pouvoir d’eau », comme on disait à l’époque. Elle servit à électrifier le canal de Soulanges afin de permettre aux navires de plus en plus imposants d’éviter les écueils des rapides de la région de Montréal et de remplacer l’ancien canal de Beauharnois. Elle restera en fonction jusqu’à l’inauguration de la Voie maritime du Saint-Laurent en 1959. Le lieu a servi ensuite d’ateliers, mais aussi de résidence d’artiste, avant d’être classé par l’État en 1984. Malgré un statut qui souligne sa valeur architecturale et son importance historique, ce site est laissé à l’abandon depuis plusieurs années. Chaque été, des milliers de passants longent cet espace, à vélo ou à pied. Jacques Nadeau Le Devoir
6 Maison Joseph Petit, dit Beauchemin, à Varennes | À Varennes, une des plus anciennes maisons du secteur encore sur pied est celle qui appartint au fermier Joseph Petit, dit Beauchemin, alors installé dans la seigneurie de Cap-de-la-Trinité. Sa demeure, construite vers 1750, traverse le temps. En 1860, la maison sert de logement aux employés d’une ferme expérimentale fondée par la Société provinciale agronomique, et constitue aujourd’hui un témoin important des origines agraires de ce coin de pays. En 1953, une usine de pétrochimie s’implante à proximité. Occupée par des résidents jusqu’en 1981, elle est ensuite achetée par la compagnie qui a avalé les terrains des alentours. Le bâtiment est classé in extremis par Québec en 1984, après la démolition de dépendances par la compagnie. Malgré son statut de protection, le terrain sert au passage de machineries lourdes qui mettent à l’épreuve la résistance de la maison. Le lieu se dégrade. Vandalisée à de multiples reprises, la maison est la proie des flammes en 2005. Il n’en restera que la structure de pierre, non protégée depuis contre les intempéries. Maintenant propriété de Gulf Canada de Calgary, la maison a vu ses murs et fenêtres récemment protégés, assure le représentant de la compagnie pour ce dossier, l’ancien ingénieur François Paré. « On a l’intention de faire certains travaux pour que la détérioration ne se poursuive pas. Mais à ce moment-ci, je ne suis pas en mesure de parler. » Jacques Nadeau Le Devoir
7 Le domaine de l'Estérel à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson | La situation de ce complexe de villégiature de style Art déco, érigé dans les Laurentides entre 1936 et 1937 par le baron belge Louis Empain, a été maintes fois dénoncée par l’Ordre des architectes, indigné que « le berceau de la modernité architecturale au Québec » se retrouve en péril malgré son classement. Le centre original comprenait un restaurant-cabaret, une salle de cinéma, des bureaux, des appartements, un garage et une station-service. La propriété a changé de mains à plusieurs reprises avant d’être acquise par la municipalité en 1978, qui la convertit en centre communautaire et en hôtel de ville. En 2013, un promoteur privé a racheté l’ensemble pour en faire un centre récréatif et hôtelier. Une démolition est aujourd’hui projetée, même si la MRC des Pays-d’en-Haut a déjà inscrit ce domaine comme une des composantes importantes du patrimoine de son territoire dans sa politique culturelle et son schéma d’aménagement. Devant l’indignation générale, le ministère a classé l’immeuble qui borde le lac Masson ainsi que des éléments particuliers de sa décoration Art déco. L’immeuble est depuis laissé dans un abandon quasi complet. « C’est on hold pour l’instant, il n’y a rien qui se passe », dit au Devoir le propriétaire, HBO Construction. Ministère de la Culture et des Communications
8 La maison Charbonneau à Laval | Selon une pierre gravée sous le chambranle de la porte principale et ornée de quelques signes liés à la franc-maçonnerie, la maison date de 1736. Après avoir été parfaitement entretenue pendant l’essentiel de son histoire, et même désignée à titre d’exemple en matière de préservation, cette maison, classée et protégée par l’État québécois depuis 1977, a pourtant été abandonnée et a fait l’objet d’une demande de démolition. Le ministère de la Culture et des Communications indique dans ses documents de référence que la maison avait été « restaurée avec soin par Pierre Thibault, son propriétaire » précédent. À la suite d’un article paru dans Le Devoir où le propriétaire actuel exprimait son peu d’intérêt pour la maison, ses fenêtres ouvertes ont été placardées. Dans une lettre adressée au Devoir, le ministère de la Culture disait ne plus vouloir que retarder la déchéance du lieu. Jacques Nadeau Le Devoir