Québec et Hydro ont été imprudents

Vingt-deux communautés religieuses ont accusé hier le gouvernement québécois de «s'être placé dans une situation de conflit d'intérêts face à Hydro-Québec en requérant des dividendes supplémentaires pour l'année 2003 alors qu'il savait ou aurait dû savoir que les réserves [d'eau] et la marge de sécurité diminuaient dangereusement».

Les 22 communautés, les deux associations religieuses et les 11 «membres individuels» qui forment le Regroupement pour la responsabilité sociale des entreprises (RRSE) estiment en effet, dans leur mémoire déposé dans le cadre des audiences de la Régie de l'énergie sur le Suroît et ses solutions de remplacement, que «les dirigeants d'Hydro-Québec, dont le conseil d'administration nommé par le gouvernement, auront failli à leur obligation de gérer avec prudence et en "bon père de famille" nos réserves énergétiques s'il est établi que nous nous dirigeons vers une rupture des stocks ou s'ils n'ont pas avisé la Régie en temps opportun de cette situation».

On se rappellera qu'Hydro voudrait se redonner un coussin plus confortable en utilisant le Suroît pour reconstituer ses réserves hydrauliques en fort mauvais état en raison, dit la société d'État, d'années de faible pluviosité et d'une demande en électricité qui croît plus vite que prévu.

Par ailleurs, afin d'apporter une contribution tangible au débat du Suroît, les communautés religieuses ont décidé de proposer, avec l'aide d'Environnement Canada, quatre projets éoliens susceptibles de remplacer le Suroît. Le plus intéressant — 6,5 TWh qui seraient produits avec une puissance installée de 1788 MW — serait situé juste en bas du complexe hydroélectrique de La Grande.

Ses 6,5 TWh n'utiliseraient qu'une goutte d'eau, si on peut dire, du potentiel éolien global du Québec, évalué hier pour la première fois en public par les chercheurs Robert Benoît et Wey Yu à 4,6 millions de MW pour une énergie globale de 14 000 TWh. Cela représente 133 fois la puissance installée actuelle d'Hydro-Québec et 84 fois la consommation totale d'électricité annuelle de la province. Ce sont les travaux préliminaires de ces chercheurs d'Environnement Canada, qui témoignaient hier pour les religieuses du RRSE, que dévoilait en primeur Le Devoir en février dernier. Le bilan national des vents que publiera Environnement Canada en septembre, ont-ils dit, indique clairement que le Québec est la province la mieux nantie en énergie éolienne au pays.

Le RRSE avait annoncé ce mois-là son intention de s'impliquer en tant qu'important investisseur institutionnel dans le dossier du Suroît en raison de la volonté des communautés religieuses de favoriser, par leurs placements et leurs interventions aux assemblées d'actionnaires, «le développement économique des entreprises [...] de concert avec le respect des droits de la personne, des travailleurs, des travailleuses et de l'environnement».

Soeur Claire Champagne, porte-parole du groupe, devait déclarer qu'après analyse avec les experts embauchés, le RRSE conclut que «le Suroît ne lui apparaît pas être le meilleur moyen de pallier un manque d'énergie, présentement allégué comme devant survenir entre 2006 et 2007». La religieuse des Soeurs du Bon Conseil en a d'ailleurs donné un, gratuit, à Hydro-Québec en lui signalant qu'«à moyen terme, le projet du Suroît pourrait même présenter un risque financier en éloignant des créanciers sensibles au respect de l'environnement et en étant dépendant d'une ressource extérieure au Québec, le gaz».

Hier matin, deux professeurs de l'École polytechnique de l'Université de Montréal, G. Olivier et M. Benhaddadi, devaient eux aussi souligner que les projections d'Hydro-Québec ne leur apparaissent pas très réalistes parce qu'elles postulent des prix constants ou à la baisse pour les prochaines années. À leur avis, la demande en pleine explosion pour le gaz et l'amenuisement rapide des réserves vont inéluctablement faire exploser les prix et affecter sensiblement les revenus tirés du Suroît par Hydro-Québec.

Quant aux communautés religieuses, elles ont fait valoir que la Régie de l'énergie doit non seulement donner au gouvernement un avis négatif envers le Suroît mais aussi intervenir pour hausser les réserves d'eau du Québec au moyen d'ordonnances, une responsabilité qui lui échoit en vertu de la loi, selon leur analyse juridique, et qu'elle doit exercer au besoin à l'encontre du gouvernement et d'Hydro-Québec. La Régie, a ajouté le RRSE, doit indiquer au législateur la nécessité impérative d'abolir la loi 116 afin de redonner à l'organisme régulateur son pouvoir de contrôle sur la production d'électricité et en matière de «planification intégrée des ressources», une stratégie de gestion qui hiérarchise les projets énergétiques en tenant compte de leurs coûts environnementaux et sociaux.

Question d'apporter non seulement un regard critique mais aussi une contribution positive aux travaux de la Régie, les communautés religieuses ont déposé hier quatre projets de production éolienne qui permettraient de remplacer le Suroît en respectant les objectifs du protocole de Kyoto, conformément aux voeux de la population québécoise, ont-elles précisé.

Se basant sur de récents travaux inédits de Robert Benoît et Wey Yu ainsi que du spécialiste en éolien Réal Reid, à la retraite après 22 ans passés au sein des équipes de recherche d'Hydro-Québec, le RRSE a indiqué que les régions de Charlevoix, du sud de La Grande, de la Montérégie et de Manic-Outardes pourraient toutes accueillir chacune un grand projet éolien susceptible de reconstituer les réserves hydro-québécoises en développant des sites potentiels situés près des lignes actuelles. Les 6,5 TWh du Suroît, a expliqué Réal Reid, pourraient être obtenus dans la région de Charlevoix avec un projet de 2489 MW pour un coût (entretien, raccordement et hausse du voltage compris) de 5,4 ¢, ce qui est inférieur au coût du Suroît, évalué par Hydro-Québec autour de 6,5 ¢ si les prix du gaz n'explosent pas.

Dans la région de La Grande, où les deux chercheurs d'Environnement Canada ont récemment déniché un important potentiel éolien, la puissance des vents est telle qu'un parc de seulement 1788 MW permettrait d'obtenir les 6,5 MW du Suroît à un coût de 4,1 ¢ le kWh. En Montérégie, où les vents sont moins forts, le parc éolien devrait avoir une puissance nominale de 2976 MW pour un coût de revient de 6,2 ¢, soit l'équivalent du Suroît mais avec des coûts constants. Finalement, la région de Manic-Outardes pourrait elle aussi accueillir un tel parc avec 2095 MW pour un coût de 4,7 ¢ le kWh.

L'expert Reid a expliqué aux régisseurs que l'écart de coûts entre les parcs européens et québécois tient au fait que si les coûts de l'équipement sont les mêmes, le rendement énergétique est sensiblement supérieur au Québec en raison de la présence de forts vents, comme on n'en trouve pas ou presque pas en Europe.

L'ancien chercheur d'Hydro-Québec a expliqué qu'il ne faut pas confier le développement de l'éolien au secteur privé si on veut le faire au plus bas prix possible ici au Québec. Les coûts en capital d'Hydro-Québec, a-t-il dit, sont sensiblement inférieurs à ceux des promoteurs privés parce qu'Hydro peut les amortir sur une plus longue période avec l'accord de ses banquiers. Hydro peut aussi miser sur l'expérience croissante de ses spécialistes et aussi réduire ses coûts en stockant l'énergie éolienne dans ses barrages pour en tirer puissance et énergie, obtenant ainsi une valeur ajoutée qu'elle n'impute pas à la filière verte mais à sa filière bleue.
1 commentaire
  • Estelle Côté - Inscrite 13 mai 2004 07 h 26

    Les communautés religieuses et le Suroît

    Il y a deux semaines, lors du congrès de l'AQME, nous avons eu une présentation de Gaz Métropolitain. Même si cela n'a pas été dit, il semble clair que le projet du Suroît soit intimement lié au projet de construction d'un port pour les gaziers (gaz liquide). Aussi, si Hydro prévoit une baisse du prix du gaz, c'est sûrement parce que Gaz Métro réduira sa dépendance à un fournisseur unique canadien et s'ouvrira au marché mondial de gaz. (La Russie possède parmi les plus grandes réserves bien plus importantes que les réserves canadiennes.) Le projet du Suroît est-il là pour sécuriser une demande importante pour Gaz Métro et financer la construction du port comme je le pense? Est-ce valable de sécuriser l'approvisionnement en gaz naturel au Québec?