Les politiciens s'en tirent, rage l'opposition

Ottawa — Le dépôt d'accusations criminelles contre Charles Guité et Jean Brault ne lève pas le voile sur une éventuelle direction politique du scandale des commandites, clame l'opposition à Ottawa qui veut des réponses. Mais le gouvernement s'y refuse, accuse-t-elle, et c'est pour cela qu'il cherche à mettre un terme, dans les faits, aux travaux du comité des comptes publics.

«Je suis très heureux qu'il y ait enfin des accusations portées [...] mais ça n'enlève rien à la nécessité qu'il y a que Paul Martin et Jean Chrétien, les responsables politiques, témoignent», a réagi le chef bloquiste Gilles Duceppe. Parlant des accusés, il a ajouté: «Ces gens ont été les exécutants. Ils n'ont pas [assuré] la direction politique.»

«Je vois [M. Guité] comme un pion et un bouc émissaire, mais pas comme le chef d'orchestre», a renchéri le député conservateur et président du comité, John Williams.

Selon les partis d'opposition, seul le comité des comptes publics peut, pour l'instant, tenter de trouver les responsables politiques de ce scandale. Or, le gouvernement veut que le comité rédige dès maintenant un rapport intérimaire, ce qui équivaudrait à mettre fin aux audiences publiques et donc aux travaux, le comité étant dissous avec le déclenchement des élections.

Le gouvernement se défend de vouloir museler le comité, mais il est clair qu'il n'entend pas abandonner son projet de rapport. La vice-première ministre Anne McLellan l'a encore répété avec insistance hier aux Communes. M. Duceppe a aussitôt accusé le gouvernement de manoeuvrer «dans le but d'épargner les dirigeants politiques du scandale des commandites». Le chef conservateur adjoint Peter MacKay a carrément parlé de «manipulation politique».

À sa sortie, Gilles Duceppe a fait remarquer qu'il restait des dizaines de témoins à entendre, dont Jean Chrétien et Paul Martin que le Bloc demandait de faire comparaître afin de trouver qui avait assuré la «direction politique» évoquée par M. Martin lui-même, en février. «La direction politique, c'est ça qui intrigue, qui inquiète, sinon indigne les Canadiens et les Québécois. On n'aura pas fait la lumière sur ça», a dit le chef bloquiste.

De passage à Montréal, le premier ministre Paul Martin a refusé de commenter le dépôt des accusations, jugeant en savoir moins que les journalistes. Ses troupes, elles, n'avaient qu'une expression à la bouche. «La police a fait son travail.»

«On n'a rien à voir avec le travail de la police. La GRC fait son travail. Elle était prête à faire son dépôt d'accusations. Alors on ne commentera pas», a indiqué le président du Conseil privé, Denis Coderre. Le ministre des Travaux publics, Stephen Owen, a nié toute influence politique, comme l'ont laissé entendre les conservateurs. «Ça montre plutôt que la GRC était assez avancée pour porter des accusations», a-t-il dit à sa sortie des Communes.

Le dépôt des accusations survient une dizaine de jours avant le déclenchement possible des élections. Cela permet aux libéraux de montrer que les enquêtes avancent et que justice est rendue. Mais cela leur interdit, a relevé le leader parlementaire bloquiste, Michel Gauthier, de réduire le scandale à un problème administratif. Le conservateur Peter MacKay craint cependant que les libéraux ne se servent des accusations comme prétexte pour refuser de répondre aux questions sur la responsabilité politique.

Harper: c'est «louche»

Les conservateurs étaient les plus méfiants hier. Le chef Stephen Harper, de passage à Toronto, a même qualifié de «louche» le moment choisi pour le dépôt des accusations. M. MacKay a relevé que le lieutenant politique québécois de Paul Martin, Jean Lapierre, avait souhaité il y a trois semaines que des accusations soient déposées rapidement. «Étant donné les commentaires récents du lieutenant politique du premier ministre au Québec, Jean Lapierre, [...] les accusions d'aujourd'hui soulèvent au mieux des soupçons», a-t-il déclaré aux Communes. Il a nié, à sa sortie, vouloir insinuer que la Couronne ou la police ait pu manquer d'indépendance.

Les autres partis ont refusé de mettre en doute le moment choisi par la Couronne. Ils en avaient plutôt contre les intentions des députés gouvernementaux au sein du comité.

Le comité des comptes publics a entrepris ses travaux à toute vapeur en février à la demande du premier ministre Paul Martin. Ce dernier avait, en plus, mis sur pied une enquête publique. Cette dernière ne démarrera vraiment qu'en septembre et son rapport n'est pas attendu avant la fin de 2005.

M. Martin comptait sur le comité parlementaire pour faire suffisamment la lumière sur le scandale avant la tenue d'élections ce printemps. Les travaux se sont toutefois enlisés dans la partisanerie. Sa crédibilité et son sérieux ont parfois été mis en doute.

Plusieurs acteurs importants ont été entendus. On pense à l'ancien ministre Alfonso Gagliano,à l'ancien directeur Charles Guité, à l'ancien sous-ministre Ran Quail, à la vérificatrice générale Sheila Fraser, à d'anciens fonctionnaires et à quelques dirigeants de compagnies. Les témoignages étaient souvent contradictoires, les conclusions, à peu près impossibles à tirer, d'où le refus de l'opposition de publier un rapport intérimaire. Cette question doit quand même être débattue cette semaine.