Le pouvoir de la sexualité interdite

L’actrice Marilyn Monroe, célèbre maîtresse de John F. Kennedy: «Elle voulait un président à son bras.» — Source: Canal D
Photo: L’actrice Marilyn Monroe, célèbre maîtresse de John F. Kennedy: «Elle voulait un président à son bras.» — Source: Canal D

Autres temps, mêmes moeurs? Bien qu'ils inondent les magazines et la publicité, et s'imposent comme les nouveaux diktats du monde contemporain, la beauté, la jeunesse et le sex-appeal ne sont pas l'apanage de l'époque actuelle. De tout temps, ils ont modifié le cours des relations humaines et ont bouleversé les codes qui les régissent, pour le meilleur et pour le pire. Entretien avec l'auteure d'Une histoire des maîtresses.

À travers la myriade d'histoires de maîtresses qu'elle retrace dans le temps, Elizabeth Abbott en arrive à ce constat: le pouvoir de la beauté et de l'attrait sexuel défiera toujours les lois. «Il s'agit qu'un homme voie une belle jeune femme, et toutes les lois qu'on a pu instaurer partent en fumée, lance l'auteure torontoise en entrevue au Devoir. Il fera n'importe quoi pour les contourner.»

Depuis les règles qui faisaient des concubines des rois de simples «utérus d'emprunt» au début de l'Antiquité, jusqu'au Code noir qui interdisait les relations interraciales à l'époque de l'esclavage noir en Amérique, du XVIe au XIXe siècle, toutes ces législations écrites ou implicites n'ont jamais empêché un homme et une femme de s'aimer en secret, en dehors des liens du mariage.

Mme Abbott en sait quelque chose. Dans Une histoire de maîtresses, elle fait le tour de toutes les formes de liaisons extraconjugales qui ont existé, du concubinage d'Orient et d'Occident aux récentes maîtresses du temps de la libération sexuelle en passant par celles de la littérature et les épouses clandestines des ecclésiastiques.

L'oeuvre de Mme Abbott révèle d'abord toute l'étendue du subterfuge de la monogamie et de la fidélité masculines, dès l'époque gréco-romaine. «Dans le mariage, l'infidélité de l'homme est implicite. Le mariage est basé sur une double norme: la fidélité est absolument nécessaire de la part de la femme; mais pas pour l'homme qui peut avoir maîtresse ou concubine. La fidélité maritale était une responsabilité entièrement féminine. L'homme avait le droit d'être infidèle, surtout si sa femme ne pouvait avoir d'enfants.»

Évidemment, le concubinage dépassait largement ce cas de figure. Le roi Salomon, à l'époque biblique, avait 300 concubines en plus de ses 700 épouses. Ismaël, le premier fils d'Abraham, est né d'Hagar, sa servante. Les Amours d'Ovide, notamment inspirées par sa maîtresse Corinne, auraient poussé Auguste César à faire adopter les leges juliae en 18-17 av. J.-C., qui condamnent l'adultère (le crime ne s'applique évidemment pas aux hommes cédant aux charmes d'une femme non mariée). Même saint Augustin a vécu, pendant plus de dix ans, avec sa concubine et leur fils.

Mais cette infidélité implicite est une arme à double tranchant. C'est en écrivant l'Histoire universelle de la chasteté et du célibat, paru en 2001 et encensé par la critique, que l'auteure a saisi, dans la vulnérabilité du statut de la femme, le pouvoir qu'elle pouvait néanmoins exercer. «J'ai compris que les femmes avaient le choix de décider comment vivre avec un homme, confie-t-elle. Une femme chaste peut avoir une meilleure vie; elle peut écrire, travailler, voyager sans homme, toutes choses qui étaient défendues aux autres femmes. Mais une de ses soeurs peut aussi dire "moi je choisis d'être maîtresse parce que ça va me donner des privilèges auxquels je n'ai pas normalement droit".» Pour compléter le tableau, l'historienne de formation promet déjà un prochain livre sur l'institution du mariage.

Quoique parfois anecdotique, l'ouvrage demeure fascinant puisqu'on découvre, dans un monde dominé par la gent masculine, des femmes fortes, aussi séduisantes qu'intelligentes, qui ont transcendé leurs conditions de vies sinon misérables (pour les moins nanties), du moins teintées par leur rang inférieur (dans les cours royales).

Même aujourd'hui, alors que le mariage n'est plus le fruit d'un arrangement familial et administratif et repose sur une conception plus romantique de l'amour, celui-ci «peut toujours mourir sous le fardeau de la domesticité», rappelle l'auteure et journaliste. Nombreux sont les motifs qui poussent les femmes à s'engager dans de telles relations, mais, au-delà de l'amour, il y a souvent la soif de pouvoir, celui qu'elles acquièrent et celui qu'elles défient. «Pour plusieurs maîtresses royales, ou amantes d'hommes puissants, c'est l'attrait du pouvoir de l'homme et la perspective de partager ce pouvoir qui importent. Prenez par exemple le président Kennedy et Marilyn Monroe. Elle voulait un président à son bras et, lui, il voulait une vedette à ses côtés.»

Outre ces figures plus flamboyantes, l'auteure a également puisé dans des récits méconnus: les servantes des curés après l'implantation du célibat vers le IVe siècle, les maîtresses du temps de la Shoah, celles des conquistadors espagnols ou du Vietnam vaincu. On pourrait d'ailleurs lui reprocher d'avoir brossé un aussi vaste tableau en faisant brièvement le portrait de toutes ces amantes de l'histoire. Mais Elizabeth Abbott estime ainsi mieux refléter les infinies déclinaisons de la réalité des maîtresses, au-delà de leur commune beauté, de la jeunesse et de l'insécurité qu'elles ont en partage.

«J'ai voulu me mettre dans la peau de chaque femme, individuellement, pour voir quels étaient ses choix. L'histoire n'est pas linéaire: le dix-huitième siècle était plus ouvert que le dix-neuvième, enfermé dans son puritanisme; les femmes des couches sociales plus pauvres n'ont pas les mêmes choix qu'une femme bien née. J'ai voulu donner à chaque femme une voix légitime, authentique, au lieu de m'attaquer à une seule d'entre elles comme si elle représentait une seule espèce, précise l'auteure. J'aime donner un visage humain à l'histoire.»