Irak - La Croix-Rouge a constaté les sévices de visu

Genève, Londres et Washington — Tandis que le président américain George W. Bush réaffirmait sa confiance dans son ministre de la Défense et que l'homologue britannique de ce dernier était soumis au feu des questions au Parlement de Westminster, un rapport du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), divulgué aux médias, corroborait hier les célèbres photos de sévices prises dans la prison d'Abou Ghraïb, près de Bagdad.

Selon ce rapport de 24 pages rédigé en février dernier et remis à la coalition, des délégués du CICR ont été directement témoins des mauvais traitements lors d'une visite d'Abou Ghraïb en octobre 2003. Les délégués de la Croix-Rouge «ont notamment constaté la pratique consistant à laisser des prisonniers entièrement nus dans des cellules en béton totalement vides et dans l'obscurité totale, semble-t-il pendant plusieurs journées consécutives», selon ce rapport.

Ce constat a conduit le CICR à interrompre ses visites et à demander une explication aux autorités, qui ont indiqué que ces pratiques faisaient «partie du processus» d'interrogatoire. Le document passe en revue une douzaine de techniques de mauvais traitements, expliquant qu'elles sont utilisées «d'une façon systématique» pour obtenir des aveux.

Selon des responsables des services de renseignement militaire cités dans le rapport, entre 70 % et 90 % des détenus sont arrêtés par erreur, la plupart lors de rafles nocturnes particulièrement brutales. Le texte dénonce aussi les abus commis par la police irakienne.

Le CICR, gardien des Conventions de Genève, s'est rendu à Abou Ghraïb toutes les cinq à six semaines depuis août dernier, après que la coalition eut remis en service cet immense pénitencier de Saddam Hussein. La Croix-Rouge a pu visiter l'ensemble de la prison et s'entretenir en tête-à-tête avec des dizaines de prisonniers.

Le CICR a ainsi déterminé que des détenus étaient victimes d'exactions diverses: avoir la tête recouverte d'un sac pendant deux à quatre jours, être menotté, rester nu, isolé et dans le noir, être exhibé nu ou la tête recouverte d'un sous-vêtement féminin, exposition au bruit ou au soleil par 50 degrés, menaces de représailles contre des proches ou de transfert à Guantanamo, coups de crosses, etc.

Les médecins de la Croix-Rouge ont constaté que des détenus souffraient de troubles de la concentration, de la mémoire et de l'expression, d'anxiété, de comportements anormaux et de tendances suicidaires. «Ces symptômes semblent avoir été provoqués par les méthodes et la durée des interrogatoires», selon le rapport.

Le texte précise qu'en violation des Conventions de Genève, des détenus étaient maintenus dans l'ignorance des raisons de leur arrestation et que les autorités omettaient de prévenir les familles de leur détention.

Le document souligne aussi que le CICR a, depuis le début de l'intervention anglo-américaine en Irak en mars 2003, alerté les autorités de la coalition de ces mauvais traitements, mais a constaté qu'ils se poursuivaient. «Cela semble indiquer que le recours à des mauvais traitements contre les prisonniers n'est pas exceptionnel, mais pourrait être considéré comme une pratique tolérée par les forces de la coalition», selon le rapport.

Outre Abou Ghraïb, le rapport répertorie des exactions commises dans d'autres lieux de détention et affirme qu'à Bassora, ville sous occupation britannique, un homme de 28 ans est mort en septembre dernier après avoir été arrêté avec huit autres personnes. Les détenus avaient été frappés sur la nuque alors que les soldats les forçaient à s'agenouiller contre le sol, en position de prière.

Interrogé par l'AFP, le CICR a confirmé l'authenticité du rapport et a déploré sa publication, la Croix-Rouge ayant pour politique de ne transmettre ses constatations qu'aux autorités concernées, afin de préserver son accès aux prisonniers. Antonella Notari, porte-parole du CICR, a insisté sur le fait que son organisation n'était en rien responsable de la fuite du rapport dans les médias. Le rapport de février 2004, a-t-elle précisé, constitue «un résumé» de différents rapports faits par le CICR après chaque visite dans les centres de détention en Irak.

Par ailleurs, Amnesty International affirme, dans un rapport publié hier à Londres, que des soldats britanniques ont tué des civils irakiens qui ne présentaient aucune menace, dont une fillette de huit ans, et dans nombre de ces cas l'armée britannique n'a même pas pris la peine d'ouvrir une enquête, affirme Amnesty International dans un rapport.

«Et dans les cas où des enquêtes ont été ouvertes, la police militaire britannique a agi dans le plus grand des secrets, ne fournissant que très peu d'informations, sinon aucune information, aux familles des victimes sur la progression ou la conclusion de ces investigations», selon Amnesty, pour qui les forces britanniques seraient impliquées dans la mort de 37 civils en Irak depuis le 1er mai 2003.

Bush a encore confiance en Rumsfeld

Hier, le président George W. Bush a réaffirmé sa confiance en son secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, et a souligné que son objectif restait de transférer la souveraineté aux Irakiens le 30 juin.

«Vous conduisez courageusement notre pays dans la guerre contre le terrorisme. Vous faites un travail remarquable. Vous êtes un secrétaire à la Défense solide et notre pays vous doit gratitude», a déclaré M. Bush à l'issue d'une réunion au Pentagone.

Le président y a pris connaissance hier d'un échantillon de photos montrant les sévices lors de son entrevue avec M. Rumsfeld, a indiqué un haut responsable de la Défense. «Le secrétaire [à la Défense] lui a montré des échantillons assez représentatifs» sur des photos couleur grand format.

Le Congrès américain tiendra de nouvelles auditions cette semaine. Le président de la commission des Forces armées du Sénat, le républicain John Warner, a annoncé que celle-ci entendrait aujourd'hui plusieurs responsables des services du renseignement militaire, notamment Stephen Cambone, sous-secrétaire chargé du renseignement, le général Ronald Burgess, directeur du renseignement, et le général Thomas Romig, chef du service juridique de l'armée de terre.

Un rapport sur les sévices du général Antonio Taguba, qui sera également entendu par la commission, met en cause le renseignement militaire. Des officiers auraient fait pression sur les gardes militaires de la prison pour qu'ils affaiblissent physiquement et psychologiquement les détenus afin de faciliter les interrogatoires.

Ce rapport est accompagné de vidéos et de nouvelles photos des sévices, «encore plus terribles», selon Warner, que ceux déjà connus. Une copie du rapport devait être transmise hier ou aujourd'hui à la Commission, mais un haut responsable du Département de la Défense a indiqué hier que le Pentagone n'avait pas encore décidé quand ni comment les nouvelles images seraient transmises au Congrès.

Blair se défend

Le premier ministre britannique Tony Blair a affirmé hier n'avoir été informé que très récemment de certaines accusations spécifiques sur des sévices infligés à des prisonniers irakiens par des soldats britanniques et américains.

Les services du 10 Downing Street ont déclaré que le Comité international de la Croix-Rouge avait informé le gouvernement britannique en février d'informations faisant état de sévices présumés infligés par des soldats de la coalition. Le rapport confidentiel du CICR n'avait pas été rendu public. Au cours d'une conférence de presse, Tony Blair a déclaré: «En ce qui concerne les allégations spécifiques de la Croix-Rouge, pour autant que je sache, ce sont des choses dont je n'ai eu connaissance qu'il y a quelques jours.»

Pour sa part, le ministre britannique de la Défense Geoff Hoon a déclaré à la Chambre des communes que le rapport du CICR avait soulevé trois questions concernant, respectivement, la mort de Baha Mousa, 28 ans, en détention au mois de septembre; la pratique consistant à mettre des cagoules à des prisonniers; et le fait qu'un détenu ait affirmé que sa voiture avait été volée. M. Hoon a affirmé qu'une enquête sur le décès de Baha Mousa avait commencé immédiatement à l'automne dernier. Pour ce qui est de l'usage de cagoules, il a cessé en septembre, a-t-il assuré. Le ministre a déclaré que la police militaire avait enquêté ou enquêtait au sujet de 33 cas pour mauvais traitements.

Par ailleurs, selon Geoff Hoon, de forts éléments indiquent que le véhicule militaire (vu sur les photos publiées par le Daily Mirror), ne se trouvait pas en Irak. Le ministre a cependant souligné que l'enquête se poursuivait.

«Peut-être les Français avaient-ils raison sur l'Irak», a dit hier le chef du service politique de l'hebdomadaire conservateur The Spectator, Peter Oborne, dans le quotidien londonien Evening Standard. Dans une tribune, M. Oborne estime que «l'Amérique, avec Bush, est devenue un État voyou qui n'est plus digne d'appartenir à la communauté des nations et doit être endigué».