Dur coup porté à Poutine en Tchétchénie

Moscou — Le jour, le lieu et la personne: tout concorde pour faire de l'attentat commis hier à Grozny un coup particulièrement cinglant pour la politique tchétchène de Vladimir Poutine. Akhmad Kadirov, 52 ans, le président de la Tchétchénie mis en place par Moscou, a été tué hier, alors qu'il assistait au traditionnel défilé des forces militaires russes pour commémorer la victoire de l'URSS sur l'Allemagne nazie.

La date est particulièrement symbolique, tant ce défilé du 9 mai tient au coeur des Russes. Mais le plus choquant est que, malgré les énormes déploiements de militaires et de policiers en Tchétchénie, des «terroristes» aient réussi à placer plusieurs explosifs au centre du stade Dynamo de Grozny, la capitale tchétchène, où Akhmad Kadirov assistait à la cérémonie entouré de toute une brochette de dignitaires russes.

Vladimir Poutine, qui a prêté serment vendredi pour un nouveau mandat au Kremlin, a annoncé lui-même à Moscou la mort de Kadirov, qui était un élément crucial de sa politique tchétchène. «Kadirov est décédé le 9 mai, jour de notre fête nationale», a-t-il déclaré, cité par le Kremlin alors qu'il venait de rencontrer le fils de Kadirov, Ramzan, qui dirige les forces de sécurité tchétchènes.

Le président russe en a profité pour annoncer la nomination du premier ministre tchétchène Sergueï Abramov comme président temporaire de la Tchétchénie.

L'explosion a fait sept morts et une cinquantaine de blessés, a annoncé hier le représentant local de Vladimir Poutine. Outre le président, une fillette de huit ans, le photographe de Reuters Adlan Khasanov, Hussein Issaïev, un proche conseiller de Kadirov, et deux gardes du corps du président ont été tués dans cette explosion, selon l'agence Interfax qui cite Vladimir Iakovlev, envoyé du Kremlin en Russie du Sud.

Pour sa part, le commandant des forces russes en Tchétchénie, le général Valeri Baranov, a été très grièvement blessé. Il a été admis d'urgence dans un hôpital militaire où il a été opéré, une de ses jambes ayant été déchiquetée dans l'explosion, rapporte Interfax. Le général Mikhaïl Pankov, vice-ministre tchétchène de l'Intérieur, a été désigné pour assurer son intérim.

Selon un porte-parole du ministère de l'Intérieur cité cette fois par Itar-Tass, cinq personnes soupçonnées d'implication dans l'attentat ont été arrêtées.

Crise tchétchène

Cet attentat est l'un des plus audacieux qui aient été perpétrés par des rebelles tchétchènes contre les forces russes et l'administration favorable à Moscou dans la province séparatiste.

L'explosif n'avait pas été détecté, car il aurait été intégré à la structure même de la tribune, indiquaient hier les enquêteurs tchétchènes. Des travaux de rénovation du stade venaient d'être achevés, le jour précédant la cérémonie.

«La bombe a été placée dans une partie en béton de la structure du stade», a expliqué Khamid Kadaïev, le vice-ministre tchétchène de l'Intérieur.

Il a ajouté que cela expliquait pourquoi l'engin n'avait pas été détecté lors des contrôles préalables à la cérémonie. Il n'a pas dit comment la bombe avait pu y être placée. Le stade avait été pendant trois mois le théâtre de travaux de construction.

Une autre explication est que les rebelles tchétchènes disposent de nombreux «agents» au sein des forces tchétchènes prorusses qui étaient censées assurer la sécurité de Kadirov. L'attentat, qui n'a pas été revendiqué hier, semble porter la signature des rebelles indépendantistes. Mais il pourrait aussi être l'oeuvre de clans hostiles qui «n'étaient pas satisfaits» de la façon dont Akhmad Kadirov accaparait l'argent versé par Moscou pour la «reconstruction» de la Tchétchénie, suggérait hier Ousman Ferzaouli, représentant au Danemark du «président» indépendantiste, Aslan Maskhadov.

L'Espagne, frappée il y a deux mois par de violents attentats à Madrid, a fermement condamné l'attaque de Grozny, tandis que le secrétaire au Foreign office, Jack Straw, a déclaré que la crise tchétchène ne pourrait être résolue par la violence.

Le nouveau président du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, a téléphoné à Poutine et lui a dit que le terrorisme devait être combattu grâce aux instruments de la loi et de la coopération internationale.

Washington a également condamné cet attentat. «Les États-Unis rejettent fermement tous les actes de terrorisme ainsi que ceux qui les commettent», a déclaré Scott McClellan, porte-parole de la Maison-Blanche.

La Commission européenne a estimé que l'attentat prouvait la nécessité d'améliorer la coopération internationale contre le terrorisme.

L'homme-lige de Vladimir Poutine

Né en 1951 au Kazakhstan, où Staline avait fait déporter les Tchétchènes après la Deuxième Guerre mondiale, Kadirov était un religieux modéré, qui a étudié l'islam en Ouzbékistan dans les années 80 avant de rejoindre le combat indépendantiste, lors de la première guerre de 1994-1996.

Devenu «mufti» de Tchétchénie en 1995, il s'était ensuite disputé avec le président indépendantiste Aslan Maskhadov et avait trahi les siens pour rejoindre le camp prorusse, à la veille de la deuxième guerre de Tchétchénie, qui a commencé en 1999 et dure depuis lors.

Poutine le nomme «administrateur» de la Tchétchénie en juin 2000, puis le fait élever au rang de «Président» dans un simulacre d'élection, en octobre 2003, lors de laquelle Kadirov fut crédité du score totalement invraisemblable de 81 % des voix. Depuis, il assurait consacrer ses forces à la «liquidation des bandits», c'est-à-dire ses anciens compagnons de lutte indépendantistes, mais profitait surtout de tous les trafics, de pétrole ou d'êtres humains, qui continuent de prospérer sur les ruines de la République tchétchène.

La Russie lutte depuis les années 1990 contre les séparatistes tchétchènes. Moscou a réimposé son contrôle de Grozny en 1999 quand Poutine a ordonné à l'armée russe d'envahir la province, qui avait joui de trois années d'indépendance de fait.

Des dizaines de milliers de personnes ont trouvé la mort en Tchétchénie, dont des milliers de soldats russes, au cours des deux guerres successives qui ont embrasé la province.