L'entrevue - Défusions et illusions démocratiques

«Retrouver la démocratie de proximité»: tel est l'argument préféré, et peut-être le plus fort, des défusionnistes. Or, c'est en grande partie un mythe, dit Henry Milner, président de la Société québécoise de science politique. Il croit par ailleurs que l'actuel débat peut avoir des vertus démocratiques. Entretien.

La démocratie locale, de proximité, «la possibilité de connaître personnellement les élus», de pouvoir les informer d'un problème, en les croisant dans la rue: combien de fois a-t-on entendu les défusionnistes comme Peter Trent, ancien maire de Westmount et porte-parole de l'Association des élus pour la défusion, user de cet argument pour convaincre leurs concitoyens de l'absolue nécessité de retrouver de «petites villes»? Et, du coup, de refuser la «megacity» bureaucratique, impersonnelle, froide, «où on est tous des numéros». Small is Beautiful, clament-ils. Jamais à court de parallèles percutants, Anthony Housefather, élu défusionniste de Hampstead, a même, dans un débat récent, comparé la ville de Montréal à un «régime communiste incontrôlable»! Trent, lui, a parlé de «ville obèse».

Selon Henry Milner, président de la Société québécoise de science politique, il y a une bonne part de mythe dans ce discours: «C'est une illusion de croire que l'on peut recréer une sorte de village empreint de vie communautaire spontanée, où tout le monde se connaît, dans un contexte urbain comme l'île de Montréal.»

La position des leaders défusionnistes comme Trent n'est selon lui «pas très réaliste». Milner, qui habite tout près de l'ancienne Mont-Royal, estime que les gens de ce qu'on appelle aussi TMR se leurrent s'ils croient qu'ils pourront se forger «un îlot en marge des problèmes de l'île».

Les défusionnistes, fait-il valoir aussi, idéalisent souvent le passé, «quand tout se faisait au niveau local, quand tout était facile et spontané parce que tout le monde se connaissait». Milner concède que, dans certaines petites communautés excentrées comme Senneville (712 électeurs, selon la plus récente révision de la liste) ou Baie d'Urfé (2592 électeurs), cette perspective peut être envisageable. «Mais à Westmount ou à Mont-Royal, au centre de l'île, où des milliers de personnes transitent chaque jour? Voyons!»

Paradis perdu

Milner fait remarquer qu'il y a, dans la mentalité anglophone de l'est de l'Amérique du Nord, une sorte de «paradis politique perdu»: celui de la démocratie directe des «town hall meetings», renommée pour avoir forgé la culture politique de la Nouvelle-Angleterre. À cette époque révolue, tous les citoyens sans exception se réunissaient à l'entrée ou dans le hall de l'hôtel de ville de leur bourgade et délibéraient librement, face à face, des affaires de la ville. Ce mythe, qui n'est pas qu'invention (comme tous les mythes), a aussi son importance dans l'imaginaire démocratique des défusionnistes, dit Milner. Dans cette perspective, l'hôtel de ville devient d'ailleurs un lieu hautement symbolique: pour un défusionniste comme Bernard Paquet, le fait que l'ancien hôtel de ville de Saint-Laurent «n'appartient plus aux gens de Saint-Laurent» est un scandale qui justifierait peut-être à lui seul un vote positif pour la défusion. Par ailleurs, soulignons que, à l'occasion de sa tournée dans les bastions défusionnistes montréalais (il sera à Westmount mercredi), le maire de Montréal Gérald Tremblay fait des «town hall meetings». Du moins, c'est ainsi que son personnel traduit la notion d'«assemblée publique» dans les communiqués.

Think big?

Mais est-ce à dire que Milner plaide pour le modèle inverse, bureaucratique, dont le slogan serait «think big»? Non, certes pas. Il faut simplement, selon lui, être «réaliste» et voir que «nous avons, sur cette île, plusieurs problèmes en commun», et qu'il faut des institutions communes pour les régler. Nos problèmes sont aussi plus complexes et englobants qu'avant, et une ville ne peut prétendre tout régler «seule dans son coin» comme aux siècles des «town hall meetings».

Il est très possible, selon lui, de créer une démocratie saine au sein de la grande ville de Montréal, . Encore faut-il lui donner un peu de temps. Il faut pour cela, dit-il, fonder et cultiver des partis politiques bien structurés «qui luttent les uns contre les autres en définissant des programmes». Milner croit que la grande ville de Montréal, si elle se donnait par exemple un mode de scrutin en partie «proportionnel», pourrait, malgré sa taille, aspirer à une démocratie très acceptable. C'est ce qu'il affirmait récemment aux audiences publiques sur la charte des droits des montréalais.

Retombée positive

Sur le plan démocratique, le débat sur les défusions a peut-être eu au moins une bonne retombée, jusqu'à maintenant: que les gens s'intéressent à la politique municipale. La mairesse de l'arrondissement Mont-Royal, la défusionniste Suzanne Caron, soulignait récemment que ce débat à la fois complexe et passionné avait permis à un nombre sans précédent de gens de s'intéresser aux problèmes concrets des villes. «Il n'y a jamais eu autant de monde aux assemblées du Conseil d'arrondissement.»

Cela réjouit-il Henry Milner? Après tout, ce dernier plaide justement, dans un livre récent*, pour une amélioration des «compétences civiques» des citoyens, bref l'augmentation de leurs connaissances et l'intensification de leur action citoyenne informée. Il s'inquiète d'ailleurs beaucoup du déclin de ces «compétences civiques», phénomène incarné selon lui par la chute des taux de participation aux élections.

Concernant les défusions, il fait remarquer que «tout débat passionné de ce genre a le mérite d'attirer l'attention sur le politique». De plus, les questions locales, très concrètes, ont des vertus démocratiques. Je lui soumets la phrase de Tocqueville à ce sujet: «On tire difficilement un homme de lui-même pour l'intéresser à la destinée de tout l'État parce qu'il comprend mal l'influence que la destinée de l'État peut exercer sur son sort», constatait l'auteur de l'essai De la Démocratie en Amérique. Mais, poursuivait-il, il faut «faire passer un chemin au bout de son domaine» pour que cet homme se rende compte du «rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées». Ainsi le citoyen découvre, «sans qu'on le lui montre», conclut Tocqueville, «le lien étroit qui unit ici l'intérêt particulier à l'intérêt général». Milner est d'accord et transpose l'idée au débat défusionniste: se demander, à coeur de jour, s'il est mieux qu'une grande ville s'occupe de nos affaires ou qu'une «petite entité municipale» dont on est proche s'en charge, c'est très bien.

Mais ceux qui souhaitent un développement des compétences civiques «ne peuvent compter que sur ce genre de débat ponctuel», dit-il. Et dans son livre, Henri Milner analyse plusieurs méthodes, utilisées notamment dans les pays scandinaves, susceptibles de promouvoir les compétences civiques: subventions aux journaux, activités d'information de la part des partis politiques, mesures de soutien aux médias publics, éducation des adultes et éducation civique.

Au moins, dans le débat sur les défusions, note Milner, le gouvernement aura lancé un bon message en affirmant que les gens doivent être bien informés. Mais encore faut-il, insiste-t-il, que le débat ne tombe pas trop dans «les querelles de personnalités» et les publicités négatives. Pensons à la façon dont, depuis quelques semaines, un personnage comme Robert Libman, ancien chef du Parti égalité et ancien maire de Côte-Saint-Luc, a été traîné dans la boue. Certains membres de la communauté anglophone l'accusent de traîtrise pour avoir rejoint le camp de la grande ville. Ce négativisme détourne les jeunes de l'action politique, «eux qui ne s'y intéressent déjà pas tellement». En tout cas, ça n'aide pas à construire une politique plus informée et ne contribue nullement à développer les «compétences civiques».

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*La Compétence civique, Comment les citoyens informés contribuent au bon fonctionnement de la démocratie, Québec, Presses de l'Université Laval, 388 pages. Henry Milner est aussi corédacteur en chef de la revue Inroads et enseigne au Collège Vanier.