L'architecture se met au vert à Montréal

La structure circulaire du chapiteau de la Cité des arts du cirque. Il s’agit du premier d’une série de projets montréalais conçus selon les principes de la construction responsable.
Photo: Jacques Nadeau La structure circulaire du chapiteau de la Cité des arts du cirque. Il s’agit du premier d’une série de projets montréalais conçus selon les principes de la construction responsable.

«Nous recyclons. Merci.» La pancarte, décorée des logos de rigueur, clouée sur la porte du bâtiment donne le ton. Les gravats, les matériaux de construction et le terrain accidenté qui entoure les lieux, quant à eux, prouvent que le génie humain est toujours à l'oeuvre autour de cette drôle de construction dont l'inauguration officielle est pourtant prévue pour le début du mois de juin. «Mais tout va très vite, rassure le designer urbain Philippe Lupien. Le chantier va être terminé à temps.»

Les clowns doivent d'ailleurs s'en réjouir. Tout comme les trapézistes, dresseurs de puces et tourneurs d'assiettes en hauteur qui, dans quelques semaines à peine, vont pouvoir prendre d'assaut cette structure circulaire sise à l'angle des rues d'Iberville et Jarry, au nord du boulevard Métropolitain. Pour le plus grand plaisir des 840 spectateurs que ce chapiteau de la Cité des arts du cirque doit permettre d'accueillir pour 120 représentations annuelles au programme.

Voué au divertissement, l'endroit l'est sans aucun doute. Mais il a aussi un petit plus que les amateurs de cirque un brin écolos ne devraient pas détester: la salle de spectacle, le terrain et les bâtiments qui l'accompagnent s'inscrivent en effet dans l'ancien courant, nouvellement remis au goût du jour, de l'architecture verte, le tout devant mener pour la peine à une «certification or» LEED (Leadership in Energy and Environmental Design), un programme d'origine américaine. «Ce sera le premier bâtiment certifié or dans l'est du Canada», précise M. Lupien de Schème consultants, un cabinet d'architectes et d'urbanistes qui fait partie du consortium à l'origine du projet avec l'architecte Jacques Plante et Jodoin Lamarre Pratte et associés architectes.

Premier, mais certainement pas le dernier à en juger par la vague verte qui touche depuis quelques mois l'univers de la construction à Montréal. «Les esprits commencent à s'ouvrir», lance Stéphane Laflamme, architecte à la Société immobilière du Québec (SIQ) qui, avec son collègue Steve Poulin, travaille actuellement à l'ouverture d'une section québécoise de LEED, «car nous n'avons plus le choix d'emprunter cette route. Les questions environnementales sont devenues aujourd'hui trop importantes, et comme les constructions ont un impact majeur sur la nature, le milieu ne peut plus les esquiver».

Une balade dans les rues de Montréal suffit d'ailleurs à s'en convaincre. Outre le chapiteau, trois autres bâtiments conçus dans un esprit de développement durable sont actuellement en construction dans la métropole: le pavillon Lassonde de l'École polytechnique, le pavillon des sciences biologiques de l'Université du Québec à Montréal auxquels s'ajoute également la reconversion en bâtiment administratif de la Fonderie Saint-Henry du 740 Bel Air. Des chantiers qui, à terme, viendront agrandir le cercle des «bâtiments verts» dont les premières lignes ont été tracées il y a quelques mois par l'inauguration du magasin de plein air Mountain Equipment Coop du marché central, lui aussi tourné vers le développement durable. «Et ce n'est pas un phénomène de mode, souligne M. Laflamme. Le mouvement va rester, et même s'amplifier.»

Philippe Lupien le croit aussi, lui qui a succombé à la construction verte en 1984 en se bâtissant une maison solaire «pas très belle, mais écologique», se rappelle-t-il. «À cette époque, le développement durable en architecture, c'était un sujet tabou. Un concept de granols. Personne ne voulait en entendre parler.»

C'était une autre époque. Et aujourd'hui, sous la pression d'une poignée d'architectes, d'urbanistes, d'ingénieurs et même, chose nouvelle, de clients, les perceptions changent. «Dans le cas du chapiteau, cela a été facile à vendre comme idée, dit le designer urbain, parce que le côté développement durable était une exigence de TOHU [le consortium à l'origine du développement de la Cité des arts du cirque].»

Conséquence: la climatisation de la salle en été comme le chauffage en hiver risquent de s'illustrer pour leur faible consommation en énergie. «Pour chauffer, nous allons utiliser de l'eau chaude qui provient de l'usine Gazmont de l'autre côté de la rue. Usine qui produit de l'électricité à partir des gaz issus de la putréfaction des déchets enfouis sous l'ancienne carrière Miron», dit M. Lupien. Une solution simple et efficace sur le plan énergétique. «Nous avions besoin d'une source de chaleur. Eux ne savaient pas quoi faire de leur surplus d'eau chaude. Il suffisait donc juste de s'asseoir ensemble et de creuser une tranchée pour relier les deux bâtiments!»

Le refroidissement des lieux, lui, est assuré par un corridor d'air à débit lent utilisant la température naturelle du sol et... une mini usine de production de blocs de glace pour faire tomber le mercure. «Ça va créer une température confortable, sans doute supérieure à celle produite avec un climatiseur électrique, poursuit-il, mais, au moins, on n'aura pas besoin d'enfiler une petite laine pour assister au spectacle.» Pas besoin non plus de mettre à l'épreuve le réseau d'Hydro-Québec aux heures de pointe par gros froid ou grosse canicule: la source d'énergie pour gérer les systèmes de diffusion d'air provient en effet d'un mur trombe, sorte de mini centrale thermique utilisant le soleil, enchâssée dans une paroi du bâtiment.

Côté recyclage, les concepteurs ont aussi mis le paquet: en récupérant ici les eaux de pluie sur le toit de l'immeuble pour la filtrer dans un bassin décoratif avant de les rejeter dans la nappe phréatique de la métropole et en intégrant, là, deux poutres de métal récupérées dans une «cour à scrap» de la province. «Elles proviennent de l'ancienne usine Angus dans l'est de la ville, dit M. Lupien, et datent sans doute de 1913.»

L'aménagement extérieur répond lui aussi au même impératif de réutilisation puisqu'il sera composé en partie d'anciennes traverses décontaminées du Canadien Pacifique et d'une grue abandonnée du Port de Montréal, pour l'ambiance et la création de décor pour les spectacles extérieurs.

«Quand on y réfléchit bien, tout ça est très sensé, poursuit le jeune penseur d'espace urbain. Cela demande juste un peu plus d'organisation, de travail et aussi de bons réseaux de contacts pour être informé des matériaux de construction qui traînent à droite, à gauche, sur des chantiers de démolition, prêts à être réutilisés, mais destinés aux ordures.»

Dans l'air du temps

À l'heure où les dépotoirs débordent, où la construction d'une centrale thermique au gaz dérange pour le moins et où la planète a mal à sa couche d'ozone, les principes de l'architecture verte se présentent comme une évidence. Ou presque. «J'ai téléphoné à tous les démolisseurs de la ville pour qu'ils me tiennent au courant des matériaux recyclables que je pourrais utiliser sur le chantier, souligne Philippe Lupien. Mais personne ne m'a rappelé!»

Visiblement, encore un peu de chemin reste à parcourir. «Mais on marche dans la bonne direction, précise l'architecte Stéphane Laflamme. Il y a un an, trois personnes à peine au Québec étaient agréées LEED [le programme agrée aussi les professionnels soucieux de mettre du vert dans leur pratique]. Aujourd'hui, il y en a 18, et chaque gros bureau d'architectes en compte au moins un dans son équipe.»

Et mieux encore, moins de contorsions sont nécessaires pour mettre la main sur les matériaux de construction répondant aux normes de protection de l'environnement, matériaux difficilement accessibles il y a plusieurs années. Quant aux experts en systèmes alternatifs de chauffage, de plomberie ou de climatisation, ils se multiplient eux aussi dans l'univers de la construction. «Et plus l'expertise se développe, souligne M. Laflamme, plus les coûts de construction diminuent.»

À la clef, la facture totale pour les structures vertes est maintenant supérieure de 3 à 5 % seulement par rapport aux constructions qui ne le sont pas. «Ce n'est plus un frein à la propagation de cette façon de faire, dit Philippe Lupien dont le projet de chapiteau a coûté près de 13 millions de dollars tout en étant versé dans le développement durable. D'autant que ce surcoût se récupère vite à l'usage dans les économies que le bâtiment permet de réaliser.»

Un constat qui laisse entrevoir de bien belles années aux architectes, ingénieurs et urbanistes adeptes de la construction responsable, croit M. Laflamme. «Pour le moment, le certification LEED touche les bâtiments neufs et ceux à qui l'on donne une deuxième vie, dit-il. Mais d'autres pans de la construction sont en train d'être visés comme la rénovation intérieure et le secteur résidentiel» ouvrant, par la même occasion, la porte à une petite révolution dans l'univers des maisons unifamiliales qui peuplent nos banlieues, espère l'architecte.

«Ces constructions à l'américaine sont conçues pour avoir une durée de vie de 25 ans, dit-il. Après, c'est le pic des démolisseurs. Ça ne peut plus continuer!»
1 commentaire
  • Lise Deschamps - Inscrite 10 mai 2004 15 h 49

    Le développement durable

    J'espère que la vague verte ou le développement durable qu'il ne se limitera pas à des institutions largement subventionnées par l'état et qu'il s'étendera à toutes constructions telles que industries, commerces, complexes immobiliers qui sont grandement énergivores. Je souhaite qu'une loi soit votée à tous les paliers gouvernementaux pour enclencher progressivement les politiques de constructions correspondant à un développement durable.