Le Suroît: pas pour les futurs besoins

Une surprise de taille attendait la soixantaine de participants qui se sont massés hier dans la grande salle de la Régie de l'énergie pour assister au début de l'audience sur le Suroît, Bécancour et les solutions de rechange à l'expansion de la filière thermique au Québec, qui semble destinée, selon Hydro-Québec, à prendre encore plus de place que prévu dans le portefeuille énergétique québécois.

En effet, il est ressorti assez clairement des témoignages et des questions de cette première journée d'audience que la centrale thermique du Suroît n'aurait aucun rôle ou interviendrait très peu pour satisfaire les nouveaux besoins à court terme du Québec. Pourtant, depuis des mois, on entend dire à répétition que cette centrale est la solution au déficit d'énergie prévu pour 2005-07.

Le président d'Hydro-Québec Distribution (HQD), André Boulanger, a répété que le Suroît était essentiel pour «assurer la sécurité énergétique» des Québécois, mais il ne voyait pas, a-t-il dit, les électrons de cette centrale répondre aux nouveaux besoins du Québec, prévus par sa division d'ici à 2011.

Il a émis l'avis qu'en raison de coûts très bas les centrales thermiques allaient certainement être en lice dans tous les appels d'offres et probablement en remporter la plupart. Quant à l'éolien, pas question d'en faire plus que les 1000 MW déjà imposés par Québec.

Or, présentement, la sécurité énergétique du Québec repose sur les barrages hydroélectriques. C'est donc vraisemblablement pour épauler cette production de plus en plus précaire parce que les grands réservoirs sont au plus bas, que le Suroît serait construit, quitte à écouler l'électricité excédentaire aux États-Unis.

Même si le président d'Hydro-Québec Distribution a soutenu que le Suroît pourrait se mettre sur les rangs dans un ou deux des appels d'offres en vue de livraisons entre 2008 et 2011, l'avocat de l'Association québécoise de lutte à la pollution atmosphérique (AQLPA), du groupe STOP et de Stratégies énergétiques, Me Dominique Neuman, a révélé un écrit d'Hydro-Québec Production qui décline vouloir participer aux appels d'offres prévus pour la période 2008-11, soit pour les 400 MW d'électricité modulable (livrable sur demande seulement) demandés pour 2008-09 ou les 500 MW pour 2010-11 au titre des besoins généraux de la province. C'est pourtant à cette époque que les projets hydroélectriques en préparation, comme Eastmain et Péribonka, et par la suite Eastmain 1 et Rupert, vont pouvoir amorcer leurs livraisons!

Depuis la division d'Hydro-Québec en trois services distincts, l'un pour la production et les autres pour le transport à haute tension et la distribution, c'est HQD qui définit l'ampleur des besoins du Québec, les défend devant la Régie, procède aux appels d'offres et signe les contrats. Ce sont ces prévisions de la demande qu'HQD défendait hier à l'ouverture des audiences pour expliquer notamment comment elle prévoit combler le déficit appréhendé à très court terme, soit entre 2005 et 2008.

Si l'on se fie aux explications du président d'HQD, ce sont plus de 3250 MW d'électricité thermique qui pourraient à court terme desservir le Québec, soit encore plus que la production de l'ancien mégaprojet de la Grande Baleine.

Ainsi, aux 960 MW du Suroît, prévu pour une mise en service en 2006, s'ajoute un tout récent appel d'offres de 250 MW, lancé la semaine dernière auprès des producteurs américains, pour des livraisons fermes dès 2005. Un autre appel d'offres, planifié pour l'automne prochain, cible 400 MW modulables en 2008-09, suivi d'un autre bloc de 500 MW pour les deux années suivantes. André Boulanger a dit hier que le thermique avait de fortes chances de remporter ces deux appels d'offres, comme si les centrales hydroélectriques en construction pouvaient se retrouver sans contrat pour livrer leur production, ce qui serait une «aberration», soulignait Me Neuman au Devoir. HQD veut aussi obtenir de la Régie la permission de lancer un programme de 800 MW en cogénération.

À ces projets s'ajoutent les 500 MW de Bécancour, que le BAPE a remis en question pour les mêmes raisons que le Suroît, et que Québec, dépité, a mis en veilleuse d'ici au nouveau verdict de la Régie de l'énergie, laquelle avait autorisé ce projet l'an dernier... André Boulanger a plaidé hier pour l'approbation «urgente» de Bécancour. Enfin, HQD ajouterait à ces 3250 MW potentiellement tous d'origine thermique le renvoi des milliers de clients du programme bi-énergie industriel et commercial vers les énergies thermiques, car Hydro demande l'abolition de ce programme pour en récupérer les MW.

Lorsque Me Neuman a demandé au président Boulanger à quels besoins précis des Québécois le projet du Suroît répondait, s'il ne voulait pas se mettre en lice pour les appels d'offres prochains, le porte-parole d'Hydro-Québec a répondu: «Vous le leur demanderez.»

Quels bénéfices alors les Québécois peuvent-ils attendre du Suroît? À cette question, André Boulanger répond que HQD a avantage à pouvoir compter sur un fournisseur fiable, soit HQP, qui puisse vraiment lui assurer des livraisons fermes en matière d'énergie patrimoniale ou qui pourrait répondre à des «besoins ponctuels».

Si le Suroît est aussi essentiel pour la sécurité énergétique, c'est que les réserves hydrauliques sont peut-être plus mal en point, commentait Me Neuman en marge des audiences, que ne le révélait l'automne dernier Le Devoir et que ce que prévoit Hydro-Québec dont l'état des réserves, récemment divulgué, se retrouve près du minimum normatif. Hier, les porte-parole d'HQD n'ont toutefois donné aucun indice supplémentaire qui permettrait de penser que c'est pour remplir les réservoirs trop bas ou pour récupérer une marge de manoeuvre en déclin qu'Hydro-Québec en est réduite à se lancer dans le thermique.

Le bloc d'énergie patrimoniale mis en cause ici est une autre fiction créée par la loi 116 qui a émasculé les pouvoirs de contrôle de la Régie sur les projets de production d'Hydro-Québec. Comme Québec a voulu masquer les véritables coûts de la production d'électricité pour en empocher les bénéfices, il a fait une concession aux Québécois qui ont payé les milliards d'actif d'Hydro en gelant le coût de livraison des premiers 165 TWh livrés chaque année par HQP à HQD au prix de 2,79 cents du kWh: c'est ce que la loi définit comme «l'électricité patrimoniale». Quant aux nouveaux électrons dont on aura besoin et que les clients hydroquébécois vont payer tout comme les «patrimoniaux», ils seront facturés aux prix du marché, c'est-à-dire assez voisins des prix continentaux pratiqués... aux États-Unis.

D'autre part, on a appris hier à l'audience, toujours en réponse aux questions de l'avocat de l'AQLPA, qu'Hydro-Québec ne réduisait pas ses prévisions de la demande en fonction des réductions réalisées grâce à l'efficacité énergétique. Elle le fait seulement pour les trois premières années de sa production. Mais de la quatrième à la dixième année de son plan d'approvisionnement, comme elle ne prévoit pas de réduction de la demande grâce à l'efficacité énergétique, elle postule qu'il lui faudra combler cette demande par des moyens de production nouveaux. À cause de l'audience du Suroît, Hydro-Québec a produit une première planification de l'efficacité énergétique sur dix ans. Mais elle a refusé de s'engager à poursuivre dans cette voie, préférant s'en tenir à trois ans jusqu'à nouvel ordre, ont dit ses porte-parole.

L'audience du Suroît va se poursuivre jusqu'à vendredi.