Guérir l'irréparable?

Des femmes au sexe mutilé, incapables d'uriner sans souffrance ou d'accoucher sans risquer l'hémorragie ou la mort du bébé, victimes d'infections multiples, de tumeurs et de kystes. Voilà autant d'horreurs que croise dans son cabinet le Dr Jean-Jacques Amy, un médecin belge qui viendra parler demain à Montréal du travail réalisé dans son pays pour traiter les femmes victimes de mutilations génitales féminines (MGF).

«Imaginez-vous une femme en plein travail qui se présente et dont l'orifice vaginal est presque fermé par une infibulation. On ne peut lui faire d'examen vaginal, ni savoir le stade de dilatation du col ou faire un monitoring foetal. Bien des médecins qui ne sont pas familiers avec cela pensent bien faire et procèdent à une césarienne», soutient le Dr Amy, professeur à la Vrije Universiteit Brussel, qui a développé en Belgique un guide technique sur les traitements à apporter aux femmes victimes de MGF.

De toutes les mutilations génitales, c'est l'infibulation, qui consiste à exciser une partie ou la totalité du clitoris et des petites lèvres ainsi qu'à recoudre les grandes lèvres pour ne préserver qu'un minuscule orifice vaginal, qui cause le plus de séquelles médicales chez ces femmes, affirme ce médecin. Surtout pratiquée au Soudan, en Somalie et en Éthiopie, l'infibulation représente environ 15 % des cas de MGF dans le monde.

Le méat urinaire étant entièrement bloqué par l'infibulation, il n'est pas rare que certaines de ces femmes mettent de 15 à 20 minutes à uriner, déplore le Dr Amy, et développent de graves infections urinaires et rénales, ainsi que des infections de l'utérus ou des trompes les rendant stériles.

En Afrique, plusieurs de ces femmes décèdent en couches avec leur bébé si l'obstruction créée par l'infibulation empêche l'expulsion normale du bébé. «Si le rideau cicatriciel ne cède pas, le bébé peut rester bloqué pendant des jours, ce qui entraîne la mort foetale et peut causer des hémorragies mortelles chez la mère», explique ce médecin.

Moins radicale, l'excision, qui consiste à inciser le clitoris et parfois une partie des petites lèvres chez les fillettes, peut néanmoins entraîner des problèmes psychologiques et médicaux non négligeables, dont des kystes qu'il faut opérer et d'importantes tumeurs faites de tissus cicatriciels.

«Je vois au moins une dizaine de cas par année, qui vivent toutes sortes de complications médicales. Nous devons mieux informer les médecins sur la façon d'aider et de traiter ces femmes, notamment avant ou pendant un accouchement», explique ce gynécologue, dont le pays a adopté en 2002 une loi très stricte contre ces pratiques traditionnelles néfastes.

Une réalité en Occident

C'est que les séquelles médicales très graves entraînées par les MGF ne sont plus l'apanage des pays africains, où réside la majorité des 120 millions de femmes victimes de MGF dans le monde. On estime qu'au moins 6,5 millions de femmes ayant subi des mutilations génitales vivent désormais en Occident, affirme Aoua Bocar Ly, une sociologue québécoise d'origine africaine, organisatrice de ce forum et présidente-fondatrice du Réseau québécois Femmes africaines, Horizon 2015.

«On n'a pas de chiffres sur le nombre de femmes excisées, mais il y a des indices qui laissent croire que cette pratique se fait à faible échelle ici. Et la seule réponse à cela, c'est l'information et la sensibilisation des milieux médicaux et du public en général», dit-elle.

À Montréal, dans son cabinet, le Dr Claude Fortin, président de l'Association des obstétriciens-gynécologues du Québec, affirme traiter une fois par mois une patiente victime d'excision ou d'infibulation, venue le consulter pour des problèmes d'ordre sexuel ou médical. Il a ainsi «désinfibulé» une soixantaine de femmes depuis dix ans. Une chirurgie relativement simple qui consiste à réinciser les lèvres, sous anesthésie, pour permettre de nouveau la miction, un écoulement de fluides et un accouchement normaux. «Les médecins ne reçoivent pas de formation là-dessus à l'université. Il faut pouvoir non seulement offrir des traitements à ces femmes-là, mais leur offrir le suivi psychologique approprié», affirme-t-il.

Malheureusement, ces chirurgies ne règlent pas tout. Elles n'effacent pas le traumatisme psychologique vécu dans l'enfance par ces fillettes, le plus souvent excisées en secret dans des conditions de fortune et sans anesthésie, à l'aide d'un couteau, d'une lame de rasoir ou d'un tesson de verre non stériles. Plusieurs ne réchappent d'ailleurs pas des infections causées par les fils grossiers, la boue, les cendres ou les oeufs de poule utilisés par les exciseuses pour stopper les hémorragies.

D'où l'importance d'aborder ces patientes, dont le statut d'immigrante est encore parfois incertain, avec la plus grande délicatesse, rappelle le Dr Amy. «Il faut les protéger contre leur milieu social, mais aussi contre elles-mêmes, qui ont subi toutes sortes de pressions dans leur pays pour se conformer à cette norme sociale. Il faut d'abord leur expliquer, à elles et à leurs maris, les problèmes médicaux engendrés par cette pratique», soutient ce médecin.

Après quelques années passées en Occident, affirme le Dr Amy, de plus en plus de ces femmes africaines immigrantes tentent d'ailleurs de regagner une partie de leur féminité volée et de leur vie sexuelle en s'adressant à des médecins pour être désinfibulées. Certaines peuvent espérer avoir des relations sexuelles à peu près normales. Mais les dommages causés par l'excision, précise le Dr Amy, ne sont quant à eux pas totalement réversibles. «Les gens qui prétendent refaire un clitoris sont des charlatans. Je condamne cela parce qu'on abuse de la crédulité de ces femmes», affirme-t-il.

Même si les mentalités changent, il reste beaucoup de travail à faire, précise Aoua Bocar Ly. À preuve, en 2001, un cas d'excision pratiqué sur une fillette était même signalé à Toronto, chez nos voisins ontariens. Même si la loi interdit l'excision dans 14 des 28 pays africains où se retrouve cette pratique traditionnelle, encore deux millions de fillettes subissent l'excision chaque année, soit 600 par jour.