Décès de Martine Époque, une des mères de la danse contemporaine québécoise

Son nom, Martine Époque, est méconnu. Elle est pourtant, auprès des Jeanne Renaud et Françoise Sullivan, une des mères de la danse contemporaine d’ici, et c’est toute une communauté qui est frappée par le deuil suite à son décès soudain, le 18 janvier.

Chorégraphe, grande pédagogue, cofondatrice de l’Agora de la danse, cofondatrice du Département de Danse de l’UQAM, fondatrice et chorégraphe au Groupe Nouvelle Aire, la scène de la danse ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans son apport, créatif et structurel.

Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Martine Époque en 2007

« Quand les arts au Québec ont vraiment bouillonné, Martine Époque était présente, et tout le monde, pratiquement — chorégraphes comme interprètes — venait de passer par sa compagnie, explique l’historien de la danse Philip Szporer. Je crois, objectivement, que Groupe Nouvelle Aire a donné des racines et permis l’éclosion ce qu’on voit aujourd’hui sur la scène de la danse contemporaine. C’était un lieu non seulement d’enseignement, mais de ressourcement artistique. »

Fondée en 1968, trois ans après qu’Époque, née dans le sud de la France, ne soit arrivée au Québec d’abord pour enseigner la rythmique (Dalcroze) et la danse à l’Université de Montréal, la compagnie verra passer, comme chorégraphes ou interprètes, Louise Lecavalier, Daniel Léveillé, Daniel Soulières, Paul-André Fortier, Édouard Lock, Louise Bédard, Ginette Laurin, Michèle Febvre, et bien d’autres encore, qui brilleront ensuite, sur scène ou comme pédagogues. Et qui y brillent encore.

« La plupart des grands noms qui ont placé le Québec sur l’échiquier chorégraphique international ont fait leurs armes dans le formidable incubateur du Groupe Nouvelle Aire. Tous les talents pouvaient s’y exprimer et fleurir », rappelle la directrice du Regroupement Québécois de la Danse, Fabienne Cabado.

« Martine Époque, c’était un rire, un soleil », se rappelle la danseuse étoile et chorégraphe Louise Lecavalier. « Les danseurs de Nouvelle Aire étaient mes héros. J’ai commencé à prendre des cours-là, j’avais 15 ans », se souvient celle qui y sera ensuite apprentie, pour intégrer à 19 ans la compagnie et y danser quelques années. « Elle m’appelait Ti-Lou, même si on n’était pas “ chummy-chummy ”. Martine a su réunir tellement de gens différents autour d’elle. Aujourd’hui, je vois que comme artistes, on s’agglutine souvent à des gens qui pensent comme nous. Elle ne faisait pas ça. Elle invitait Ginette Laurin ; puis Philippe Vita qui faisait une pièce quasi clownesque ; Paul Lapointe, un petit génie de la science ; les beaux intellos que sont Febvre et Foriter ; plein de gens avec des backgrounds différents. Elle laissait la place à tout le monde pour que chacun puisse faire ses créations. Ce n’est pas peureux, ni protectionniste. Elle n’avait pas de parti pris esthétique. C’est une femme très importante. Et c’est beau, ce qu’elle a fait. »

« Son importance vient du fait qu’elle a su donner aux autres la place pour créer », poursuit Philip Szporer, aussi prof à l'Université Concordia, « pour qu’ils se forgent une identité, une signature distinctive. Elle a supporté, elle a fait tremplin. C’est fondamental pour une communauté comme la nôtre. Comme c’est fondamental d’avoir su monter un endroit de recherche, dynamique, plein d’effervescence, à un moment clé. »

Pédagogue hors-norme
En 1980, Martine Époque entre à l’UQAM comme professeure, dans ce qui s’appelle alors le Regroupement théâtre et danse. Elle oeuvrera, avec Michèle Febvre, Sylvie Pinard et Iro Tembeck, à la fondation du Département de danse, qu’elle dirigera ensuite pendant plus d’une décennie, rappelle Manon Levac. « Ce n’est pas rien. Faire entrer la danse à l’université, c’était vraiment quelque chose », souligne la danseuse et actuelle directrice du département.

Mme Époque y a enseigné la rythmique, son répertoire, a composé pour les étudiants. « C’était une bonne pédagogue, très érudite, avec une grande culture musicale. Une rythmicienne. Elle était excellente pour enseigner la création chorégraphique, avec sa « boîte chorégraphique », une boîte à outils pour composer. Elle a toujours été excellente pour structurer, systématiser. » Elle est aussi du noyau de fondateurs de l’Agora de la danse.

Dès 1990, Martine Époque travaille à mixer les nouvelles technologies à ses chorégraphies, en intégrant des images 2D et 3D. Elle pense ainsi une danse sans corps, filmé (Coda, avec Denis Poulin), ou NoBody danse, un Sacre du printemps 3D stéréoscopique en infochorégraphie de particules pour l’écran, les deux avec son conjoint et partenaire, Denis Poulin, artiste du vidéo et de la danse. En 1999, ils fondent ensemble le labo LARTech.
 


Manon Levac, qui a fait partie du Groupe Nouvelle Aire, a dansé 18 chorégraphies de Martine Époque, surtout parmi les premières œuvres. « Elle a été, toute une période, dans une sorte d’abstraction, où elle travaillait un mouvement clair, géométrique, des ensembles, des dispositions de groupe », dit-elle, nommant Diallèle (1975) et Amiboïsme (1970). « Elle a laissé ça pour une narration, presque de la danse-théâtre, avec des arguments même et des réponses. » Puis, petit à petit, la technologie est entrée dans son travail, la vidéo. « Comme interprète, j’ai énormément appris sur le rapport au temps avec elle, sur la clarté, la précision et le contrôle. C’était une personne très cérébrale et très sensible à la fois. Une figure maternelle pour moi. Et pour plusieurs personnes, je le sais. »

 


« Martine Époque a aussi œuvré au développement de la discipline par son implication remarquable dans la formation professionnelle », poursuit Fabienne Cabado, « et par ses recherches et expérimentations précoces dans le champ de la vidéodanse et des technologies numériques. Avec son décès, c’est tout un pan de l’histoire de la danse qui disparaît. »

Le Prix Denise-Pelletier avait été remis en 1994 à Mme Époque pour l’ensemble de son œuvre.