L'Afrique victime de ses tabous

Jusqu'à il y a un ou deux ans, l'Afrique a été tenue dans l'ignorance au sujet des dangers liés à la propagation du sida. Et à travers une chanson, intitulée Stop Aids, qui figure sur son disque Fight To Win, le chanteur nigérian Femi Kuti accuse directement les ministres des religions, chrétienne et musulmane, d'avoir interdit l'usage des contraceptifs à leurs fidèles.

«En Europe et en Amérique, dit le chanteur en entrevue, cela fait 15 ou 20 ans que vous entendez parler du sida. En Afrique, l'information a commencé à circuler au cours des deux dernières années.»

Femi Kuti, qui sera de passage au Spectrum de Montréal demain dans le cadre du Festival Nuits d'Afrique, est aussi porte-parole de l'UNICEF. Fils du célèbre musicien Fela Kuti, mort du sida en 1997, il a hérité de son père le goût de l'engagement politique autant que celui de la musique.

«La prohibition religieuse, notamment à travers la chrétienté et l'islam, de l'usage de contraceptifs dans les relations sexuelles devrait être tenue responsable de la propagation du virus du VIH sur le continent africain», peut-on lire en préambule de la chanson Stop Aids.

Joint par téléphone alors qu'il traversait le Canada vers Montréal, le chanteur nigérian ajoute par ailleurs que la lutte contre le sida devrait commencer par «l'éradication totale de la corruption» qui sévit au sein des gouvernements des pays d'Afrique. Car c'est la fin de la corruption qui permettra l'établissement d'infrastructures nécessaires à l'élimination du virus ainsi que l'ouverture de centres de santé. Et Femi Kuti accuse aussi de complicité les gouvernements occidentaux qui continuent de traiter avec des dirigeants corrompus alors qu'ils connaissent l'existence de leurs comptes de banque cachés.

«En Europe, en Amérique, les gens ont accès à une sécurité sociale. En Afrique, il n'y a rien de tout cela», ajoute-t-il. Son propre père, Fela Kuti, a été traité dans une clinique privée fort coûteuse. Or le salaire minimum dans plusieurs pays d'Afrique est «de quelque 50 $ par mois», ce qui hypothèque bien sûr la capacité de la plupart des malades de se payer un traitement contre la maladie.

Le chanteur ne fait pas de la lutte contre le sida sa seule cause. Dans sa chanson intitulée One Day Someday, il exprime son rêve de voir une Afrique unie, des États-Unis d'Afrique en quelque sorte, avec une seule monnaie et des infrastructures pan-nationales. Cette unification, croit-il, permettrait la mise en commun des ressources et freinerait la corruption. Une autre chanson de son dernier disque, Alkebu Lan, porte le nom du continent africain avant l'arrivée des Portugais.

«Si nous ne savons pas d'où nous venons, nous ne saurons pas non plus où nous allons, dit-il. L'Afrique a perdu son identité avec la colonisation. Depuis, elle souffre d'un complexe d'infériorité.»

Femi Kuti n'est évidemment pas le seul invité du Festival Nuits d'Afrique à chanter l'Afrique ou à brandir le poing pour la sauver de ses maux.

Au programme, on trouvera aussi, le 18 juillet, D'Gary, qui chante l'exubérance des marchés, celle des échanges interminables entre deux Africains qui se rencontrent, accompagné de la douceur exquise de sa guitare. Ce soir, pour l'ouverture officielle (puisque le festival comptait une avant-première ces derniers jours), c'est la chanteuse algérienne de raï Cheikha Rimitti qui, à 79 ans, enflammera le Spectrum de sa voix rauque et de ses accompagnements modernes.

Et c'est sans parler de tous les autres, dont les Rokia Traoré, Alpha Yaya Diallo, Wazobia, Ka-o-Ka, qui sont de la partie pour nous faire goûter l'Afrique, si loin et si près à la fois.

Mais tout n'est pas rose dans le monde de Nuits d'Afrique. Victime de la crise des commandites qui a ébranlé le gouvernement fédéral cette année, Nuits d'Afrique s'est vu à la dernière minute privé d'une subvention de 50 000 $ qui devait provenir du ministère fédéral des Travaux publics.

Nuits d'Afrique est en effet particulièrement pénalisé du fait qu'il se tient avant le 22 juillet et que le nouveau comité qui examine les demandes de commandite n'a pas eu le temps d'analyser son dossier avant l'ouverture. De plus, contrairement au Festival Juste pour rire, Nuits d'Afrique ne bénéficiait, au sujet de cette commandite, que d'un accord verbal qui n'a pas été honoré. Or le festival ne peut plus annuler les prestations prévues pour l'édition de cette année, qui se déroulera jusqu'au 21 juillet. L'absence de cette commandite risque donc d'avoir un impact sur les éditions à venir. À moins qu'Ottawa ne face volte-face d'ici là.