Vieillir au Québec: Que jeunes et aînés s'en mêlent !

(Dernier de trois textes) Dans les années 70, nombreux ont été les sociologues à travailler sur les désordres sociaux et les délinquances urbaines. En Europe, où la reconstruction d'après-guerre avait provoqué l'implantation urgente en périphérie des villes de cités locatives où s'entassaient les jeunes familles, on ne tarda pas à s'inquiéter d'un surgissement imprévu de violences menaçantes pour la sécurité des banlieusards.

Devant des mesures policières inefficaces, certains élus locaux firent appel à des socioéducateurs pour «animer» les temps libres des jeunes délinquants désoeuvrés et livrés à eux-mêmes par des parents trop pris par le travail extérieur et qui devaient consacrer beaucoup de temps au transport. Une observation rapide des terrains concernés permit de comprendre, plus ou moins vite, que ces cités n'étaient pas prévues pour accueillir des personnes plus âgées, retraitées ou non; quelques expériences d'insertion de logements accessibles aux aînés assurèrent une régression relative de la délinquance juvénile.

Aux États-Unis, parallèlement, quelques promoteurs voulurent capter le marché gris naissant en proposant des «cités au soleil» (sun cities) accessibles aux seuls aînés et, parmi eux, aux plus fortunés, capables de payer de telles résidences privées de retraite et surtout de s'offrir de coûteux services collectifs de loisirs et de copropriété, de gardiennage et de soins à la hauteur de leurs rêves de retraite.

La surprise désagréable des résidants et des services de protection privés et publics fut grande quand ils constatèrent la multiplication d'incidents et de violences impliquant des aînés jusqu'alors irréprochables: détérioration de mobilier public, vandalisme sur des boîtes aux lettres, bris de pare-brise et même vol de voitures!

Une fois de plus, gérontologues, sociologues et criminologues furent sollicités pour réduire cette délinquance, «sénile» et non juvénile, croissante et nuisible au marché privé des résidences de retraite. Constatant que ces incidents diminuaient la fin de semaine avec la visite des enfants et de leur progéniture, ils en vinrent, après quelques essais et erreurs, à la conclusion qu'un mélange des âges pouvait contribuer directement et effectivement au bien-être des citoyens et au développement harmonieux de ces nouveaux ensembles urbains.

Le même phénomène atteint désormais nos villes et les patrouilles policières sont parfois aux prises, de jour, avec de nouvelles formes de violences urbaines: petits sabotages, défis aux règles et même outrages aux représentants des autorités et institutions, délinquances mineures et autres violences feutrées dont les auteurs sont cette fois des aînés jusque-là bien tranquilles, honnêtes citoyens et, comme on dit, bons pères et mères de famille.

Une observation attentive et objective permet de constater que, contrairement à ce qu'on aurait pu penser, ces problèmes surviennent et se multiplient le jour et en semaine, pour pratiquement disparaître en soirée et en fin de semaine, durant les heures où l'ensemble des générations est présent et participe à la vie des quartiers, des communautés et de leurs voisinages.

Vivre ensemble

Loin de moi l'idée de semer l'inquiétude en faisant voir une «dangereuse pandémie». Il s'agit plutôt d'amorcer une réflexion constructive devant ce qui m'apparaît comme un symptôme particulièrement significatif de nos difficultés à vivre en société. On peut qualifier de social un problème quand il trouve son origine dans les modes mêmes de fonctionnement de nos sociétés et nourrit leur remise en question. On est en droit de risquer une hypothèse: en n'assurant pas la rencontre entre les âges et les générations ou en n'encadrant pas, le cas échéant, l'inévitable confrontation de leurs différences, une collectivité porte atteinte à sa cohésion interne autant qu'elle nuit au développement des personnes qui la composent.

Les villages et les rangs de naguère mêlaient les personnes d'âge différent pour en faire les véritables acteurs de communautés vivantes. Au contraire, quand nos urbanistes ou promoteurs découpent l'espace en séparant les générations et les cultures, sous la pression d'intérêts, financiers ou électoraux, à court terme, ils nuisent à leurs propres ambitions de sécurité et d'harmonie collectives.

Élargissons le débat. Que dire alors de nos écoles où les parents sont trop rarement admis et où les grands-parents sont le plus souvent absents ou carrément exclus? De ces centres d'hébergement et de soins «de longue durée» (sic) où les enfants et petits-enfants sont interdits de séjour? De ces lieux de travail et «zones industrielles» où seules une ou deux cohortes adultes sont présentes, d'où les retraités sont absents par définition et les plus jeunes écartés?

Nos sociétés modernes ont multiplié les cloisonnements ségrégatifs et se retrouvent aux prises avec des déséquilibres et des désordres, sinon des violences qu'elles ont provoquées. Les coûts sociaux de ces pratiques irréfléchies sont considérables et à la hauteur des préjugés qui les ont entraînées. Seul un retour délibéré et raisonné à un mélange des générations pourrait permettre de restaurer les équilibres perdus.

L'intergénérationnel

Partout, au Québec et ailleurs, se multiplient les interventions intergénérationnelles. Il ne s'agit ni d'une mode ni d'une morale «familiale» rénovée mais d'un besoin social de plus en plus impérieux. Combien de jeunes étudiants n'auraient sans doute pas décroché de l'école s'ils avaient été parrainés par des grands-parents, accompagnateurs volontaires ravis de pouvoir se retrouver socialement utiles? Combien de jeunes — et de moins jeunes... — auraient échappé aux sortilèges des toxicomanies s'ils avaient pu compter sur des oreilles attentives et des coeurs adultes disponibles pour qui «l'amitié n'a pas d'âge»?

Combien d'adultes auraient pu surmonter certaines difficultés de vie familiale et sociale s'ils avaient pu trouver des aînés à leur écoute, prêts à rendre actives leur expérience et leur maturité? Combien d'organisations auraient trouvé leur profit à favoriser la transmission d'expériences professionnelles des plus anciens aux plus jeunes au lieu de jouer les générations les unes contre les autres, par exemple à coups de clauses «orphelines» ou de retraites plus ou moins forcées?

Combien d'aînés auraient évité de devenir de véritables invalides sociaux, refermés sur leur misanthropie à force d'isolement et de méconnaissance âgiste, s'ils avaient eu la chance — et pris le risque — de se mêler davantage aux autres groupes d'âge et d'y proposer leur présence active en tant que participants attentifs et ouverts autant qu'en tant que transmetteurs efficaces et attentifs de leur patrimoine humain?

Mais cet immense chantier social des relations entre les âges est à peine ouvert. Les rapports intergénérationnels sont et resteront des rapports conflictuels et ambigus tant les différences d'intérêts, de valeurs et de perspectives sont fortes et parfois exacerbées par des démagogues de la politique. Qu'ils se jouent entre individus ou entre groupes générationnels, ils nécessitent des occasions aménagées et multipliées de rencontres, d'échanges et de débats, de solidarités mais aussi d'affrontements loyaux et régulés, de gains et de concessions, sans nostalgie excessive pour les uns ni convoitise trop gourmande pour les autres. Où chacun peut donc voir un levier de cohésion sociale et de développement personnel mais aussi un ferment puissant de vie démocratique et citoyenne. À condition que les aînés, plus libres de leur temps et de leurs gestes et, pour certains, plus mûrs et plus sages, s'en approprient la perspective et la construction.