Résister ensemble

La Marche des femmes a attiré des centaines de milliers de personnes samedi à Washington.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La Marche des femmes a attiré des centaines de milliers de personnes samedi à Washington.

Les vingt-trois heures d’auto qu’il a fallu pour faire l’aller-retour Montréal-Washington ont valu la peine. Vendredi matin, nous nous sommes entassées à cinq dans une voiture de location. Après les suspicions aux douanes, le mauvais café sur la route et les embouteillages interminables, nous avons posé nos valises à Brookland, un quartier à la périphérie du centre, chez une femme rencontrée sur Couchsurfing qui ouvrait son logis à des manifestantes venues d’un peu partout. « J’ai dix lits ici, ce serait bête de ne pas en profiter ! », lance-t-elle à notre arrivée.
 

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Aurélie Lanctôt

Samedi, la ville était fébrile. Dans le métro vers le rassemblement, les gens scandaient des slogans féministes, avec leurs pancartes et leurs bonnets roses tricotés pour l’occasion. À voir autant de gens s’enthousiasmer, on pourrait croire qu’il s’agit d’un bon moment pour l’égalité entre les sexes. Des millions de personnes qui prennent la rue partout à travers le monde pour participer à une manifestation explicitement féministe, ce n’est pas anodin. Toutefois, on espère que cette vague de solidarité se transformera en résistance concrète, car les menaces qui planent sur les droits des femmes sont réelles, et pas seulement aux États-Unis.

Bien sûr, les femmes qui vivent aux États-Unis ont toutes les raisons de craindre l’arrivée d’un Donald Trump à la Maison-Blanche. Au cours des dernières années, l’accès à l’avortement et aux soins de santé sexuelle et reproductive s’est fragilisé, et tout indique que l’érosion se poursuivra sous la nouvelle présidence. Déjà, l’onglet consacré aux femmes a disparu du site de la Maison-Blanche. Un geste symbolique, certes, mais qui en dit long sur l’importance accordée à l’égalité des sexes par le gouvernement Trump. Et que dire des affirmations misogynes et sexistes du président tout au long de sa campagne électorale…

La menace dépasse cependant les frontières des États-Unis. Au Canada, le féminisme désincarné de notre « progressiste » de premier ministre n’empêche pas les femmes de voir leurs conditions de vie se détériorer. De façon générale, les dynamiques de l’économie mondiale aggravent les inégalités entre les sexes. En 2015, l’organisme ONU Femmes l’a constaté, chiffres à l’appui : partout où l’on détruit l’État social et où les inégalités économiques augmentent, les femmes sont plus durement touchées et les inégalités sexuelles s’aggravent. Ajoutez à cela le vent de conservatisme moral qui accompagne la montée des populismes un peu partout, et vous avez un cocktail parfaitement toxique pour les femmes. Ce n’est pas pour rien que des femmes du monde entier ont participé aux manifestations d’hier. Les forces qui freinent l’avancée vers l’égalité agissent partout. Ironique, quand même, que ce « ressac » survienne au moment où il est si cool de se dire féministe.

Alors que même les stars de la pop se réclament du féminisme comme on fait la promotion d’une marque de cosmétiques, comment organiser une résistance féministe réelle, qui répond aux besoins de toutes les femmes ? C’est une question à laquelle personne n’ose répondre, car le mouvement des femmes est traversé par plusieurs tensions.

On l’a vu avec les controverses entourant l’organisation de la Women’s March, alors que des femmes blanches ont fait des crisettes, se sentant exclues de l’appel lancé par les militantes qui voulaient mettre en avant les discriminations vécues par les femmes des minorités. On connaît des tensions similaires ici aussi. En fait, la conciliation des objectifs collectifs avec la nécessité de rendre visibles les défis auxquels sont confrontées les femmes les plus marginalisées est au coeur du féminisme contemporain.

On entend souvent que ces impératifs de diversité ne font que morceler les luttes. Or au contraire, c’est si l’on s’entête à gommer les revendications des femmes noires, autochtones, arabes ou migrantes qu’on liquide l’unité. La reconnaissance des défis multiples est la condition d’un mouvement féministe fort, uni et apte à résister aux forces qui voudraient nous ramener des décennies en arrière. Bien sûr, cela commande un travail politique intense et difficile, mais nous n’avons pas le luxe d’en faire fi. Nous avons besoin de rassembler des forces de toutes les femmes, mais ce sera impossible si l’on ignore les difficultés spécifiques vécues par certaines.

C’est d’ailleurs ce message qui se dégage des allocutions livrées samedi au rassemblement de Washington : si on refuse de résister ensemble, on coulera ensemble. Or les moments de solidarité dont j’ai été témoin ce week-end me font croire que cette résistance commune est possible. Et ça commence aujourd’hui.