Des chirurgiens invités à voir moins de patients

Des 96 000 personnes en attente d’une chirurgie au Québec, 14 500 patientent depuis plus de 6 mois et 1000 depuis plus d’un an, selon le MSSS.
Photo: Topalov Djura/Getty Images Des 96 000 personnes en attente d’une chirurgie au Québec, 14 500 patientent depuis plus de 6 mois et 1000 depuis plus d’un an, selon le MSSS.

Pour éviter des pénalités à leur établissement, des médecins sont incités à voir moins de nouveaux patients qui iraient s’ajouter aux statistiques et nuiraient à l’atteinte des cibles ministérielles en chirurgie, qui stipulent qu’un patient ne devrait pas attendre plus de 28 jours dans le cas des cancers et un an dans les cas non urgents.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, ne croit pas pour sa part que les hôpitaux ou les médecins soient tentés de manipuler les listes d’attente pour mieux paraître aux yeux de son ministère. Il annonçait d’ailleurs lundi un nouveau financement de 20 millions en chirurgie pour éliminer l’attente indue. L’octroi de ces sommes doit permettre la réalisation de plus de 22 400 opérations, alors que 14 500 Québécois attendent une intervention depuis plus de 6 mois. Les établissements devront prouver qu’ils sont performants, y compris dans la diminution de l’attente, pour toucher leur part, a précisé le ministre.

La pression était déjà présente avant cette annonce. Dans un courriel rédigé fin octobre et obtenu par Le Devoir, un chef d’un service de chirurgie avertit les chirurgiens de son établissement de gérer adéquatement leurs listes d’attente pour ne pas nuire à l’atteinte des cibles. « Cela veut dire limiter le nombre de nouveaux patients que vous voyez, parce que c’est le principal facteur qui détermine qui a besoin d’une chirurgie », avertit-il.

Si les listes s’allongent et que les cibles ne sont pas atteintes, « le gouvernement pourrait pénaliser l’établissement plutôt qu’octroyer des ressources supplémentaires », peut-on encore lire dans ce courriel.

Interrogée par Le Devoir à ce sujet, la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) avançait lundi que les établissements subissent beaucoup de pression pour atteindre les cibles en chirurgie. Au point d’être tentés de manipuler les listes d’attente ? « C’est une excellente question, répond sa présidente, la Dre Diane Francoeur. Les établissements sont créatifs et la menace les chatouille. Tout le monde craint le ministre. »

Alors que « le patient le plus malade devrait passer en premier », dit la Dre Francoeur, pour redorer les statistiques, « il est en effet possible qu’il y ait des incitatifs à voir moins de patients, ou à passer les petits cas rapides pour augmenter la moyenne au bâton », illustre-t-elle. La FMSQ précise ne pas cautionner de telles pratiques. « De notre côté, on dit aux chirurgiens de continuer à voir des patients. Il y en a qui n’ont pas besoin de chirurgie qu’on pourra rassurer, et d’autres qui pourront être mis en attente pour leur intervention. »

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, dans un bref entretien avec Le Devoir lundi, a affirmé qu’il ne croyait pas que des médecins ou des hôpitaux limitent le nombre de patients vus pour éviter d’allonger les listes d’attente et compromettre l’atteinte des cibles que son ministère fixe.

Faute de possibilités de les traiter rapidement, des chirurgiens ont parfois « individuellement l’obligation morale » de voir moins de patients, croit le ministre. Ces patients devraient en fait être envoyés chez un confrère dans de pareils cas, précise-t-il. « J’invite la population à magasiner » son chirurgien, a-t-il dit, puisque les temps d’attente peuvent varier considérablement.

Un réinvestissement pour accélérer la cadence

Le ministre Gaétan Barrette était d’ailleurs fier d’annoncer lundi que 18 salles d’opération modernes, mais actuellement fermées, devraient revoir de l’activité entre leurs murs. L’annonce avait lieu à l’Hôpital général juif (HGJ), qu’il présente comme un modèle à suivre.

Avec 20 millions de dollars récurrents, les hôpitaux doivent pouvoir réaliser 22 444 chirurgies supplémentaires par an. Ces sommes doivent servir à payer le personnel nécessaire, en sus des médecins.

Des 96 000 personnes en attente d’une chirurgie au Québec, 14 500 patientent depuis plus de 6 mois et 1000 depuis plus d’un an, selon le MSSS.

L’obtention du financement supplémentaire par les établissements est assortie de certaines conditions, a bien averti le ministre. Ils devront d’abord ouvrir les salles d’opération supplémentaires et commencer à opérer des patients pour recevoir le financement.

Le ministre s’attend aussi à ce que les établissements « s’engagent » à atteindre les cibles de Québec en matière de temps d’attente.

Il a exprimé le souhait que les établissements se rapprochent de la cible plus ambitieuse de six mois d’attente maximum pour les chirurgies non urgentes. « Je crois que c’est possible », a-t-il dit.

La FMSQ, bien qu’elle se réjouisse de cet investissement-surprise, se demande pour sa part si l’enveloppe suffira à atteindre la cible, jugée ambitieuse. Selon les chiffres du MSSS, une heure au bloc opératoire coûte en moyenne 1373 dollars. Avec 20 millions pour 22 444 cas, c’est 891 dollars par cas que Québec budgète. Or, selon la Dre Diane Francoeur, la majorité des chirurgies nécessitent au moins une heure. Elle doute aussi que les salles qui seront ouvertes puissent fonctionner « à toute vapeur » et réaliser 1240 cas par an comme le calcule le MSSS. « Il y a toujours des imprévus, comme des césariennes et des greffes, qui viennent bousculer les horaires des salles d’opération », rappelle-t-elle.

14 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 29 novembre 2016 03 h 31

    Question, réponse...

    Question :
    Lorsque nous serons tous les trépassés de maladies et d'une vieillesse encombrantes au gouvernement actuel, qui restera pour voter contre celles et ceux de celui-ci ? Lui qui se présente aux élections comme l'unique avenir radieux d'un Québec canadien...
    Réponse :
    Les riches et personne d'autre...

    • René Racine - Abonné 29 novembre 2016 09 h 09

      Il faut définir qui sont "les riches". À voir comment le Québec a tendance au nivellement vers le bas, le calcul est des plus simples pour faire partie des Riches: le niveau de la pauvreté, ajusté au facteur d'augmentation du coût de la vie, ajusté à l'indice des prix à la consommation, ajusté au PIB, ajusté à l'indice d'augmentation des frais de santé, ajusté à l'indice d'augmentation des Salaires des Médecins = RICHES

      Me voilà bien surpris d'être parmi les riches. J'espère que cela va en rendre plusieurs heureux.

    • Yves Côté - Abonné 29 novembre 2016 16 h 17

      Monsieur Racine, je suis heureux que vous comptiez parmi les "ceusses" qui pourront se payer une santé encore pour un bout de temps.
      Mais comme vous le montrez vous-mêmes, pour la plupart de nous qui sommes sortis de la pauvreté, la richesse n'est-elle rien d'autre au fond que d'une relativité avantageuse temporaire ?
      Sauf pour les véritables puissants, bien entendu...

      Salutations républicaines, Monsieur.

  • François Dugal - Inscrit 29 novembre 2016 07 h 35

    Oyez, Oyez

    À tous ceux qui veulent de l'avancement dans l'échelle hiérarchique.
    N'oubliez pas flatter l'ego de vos supérieurs, tant immédiats qu'éloignés et d'adopter des actions propres à vous faire remarquer.

  • Carmen Labelle - Abonnée 29 novembre 2016 09 h 03

    Immoral

    Carrément immoral, surtout quand incite à une telle pratique des professionnels ayant prêté serment d'agir dans le meilleur intérêt du patient!

    • Francois Cossette - Inscrit 29 novembre 2016 13 h 24

      Avec ce gouvernement et ce ministre, il n'y a que l'argent qui compte, le patient, lui, il peut bien aller se faire voir.

      Le ministre aura beau japé le contraire on sait tres bien que tout cela est la triste réalité. Pour ce qui est des listes d'attente c'est seulement de la poudre aux yeux. Il y a probablement 10 fois plus de gens qui attendent que ce que disent les listes d'attente, ces gens sont en attentes de se retrouver sur une liste d'attente et on est pas pressé de les y mettre, question d'avoir de bonnes statistiques pour bien faire paraitre le ministre et ce gouvernement sans coeur.

  • Ghislaine Beaulieu - Abonnée 29 novembre 2016 09 h 06

    Des chirurgiens invités à voir moins de patients

    Encore plus d'argent aux hôpitaux, pourquoi? Est-ce que le ministre a pris tous les moyens pour diminuer les coûts en chirurgie? Il semble que ce n'est pas seulement en Abitibi que les chirurgiens ont trouvé la bonne tactique pour faire plus d'argent. Les chirurgies en soirée et les fins de semaines sont très très fréquentes ailleurs aussi. Les primes $$$

  • Clifford Blais - Inscrit 29 novembre 2016 09 h 37

    Quand les spécialistes collaborre avec la corruption des administrateurs et des politiciens.

    Les spécialistes qui refusent de nouveaux patienst collaborrent avec la corruption des administrateurs d'hôpitaux et le ministre de la Santé. le spécialiste le Dr Gaétan Barette.
    D'abord la loi sur l'Assurance Maladie au Québec impose la liberté de choix du patient, non celle du médecin pour des raisons non médicales.
    Ensuite il a été très bien démontré dans la litérature médicale qu'un médeci qui fait plus d'interventions a moins d'échecs et de complications pour ses performances.
    Il n'y a pas de problème si un patient préfère attendre d'être opéré par un chirurgien plutôt qu'un autre ou d'attendre pour voir son médecin plutôt que de voir celui de garde, si sa condition médicale le permet.
    À quand un sondage sur la satisfaction du patient envers l'attente d'avoir le chirurgien de son choix ou le médecin de son choix ?
    Tour patient a le droit de magasiner son médecin ou son chirurgien.
    Commencer à limiter l'accès aux médecins qu'ils soient obstétriciens au CUSM pour limiter leur nombre d'accouchements par année ou le nombre de médecins en CLSC ou à l'urgence d'un hôpital sans donner les moyens aux médecins de cliniques privées mais conventionnées de rendre un travail équivalent est une méthode pour encourager les médecins à être non participants de la RAMQ ou quitter le Québec.

    • René Bezeau - Abonné 29 novembre 2016 13 h 55

      L'accès est si laborieux que rarement un patient remet en question le spécialiste qu'il pourra consulter. Les médecins se protègent entre eux et qui sommes nous pour contester "Dieu" ?