Les tournages américains désertent Montréal

Les Studios Mel’s ont rarement été aussi vides. Fred Boucher, technicien en cinéma, voudrait bien voir revenir ces nombreux tournages américains qui assuraient 50 % de son revenu annuel. En effet, la concurrence mondiale pour attirer les producteur
Photo: Jacques Nadeau Les Studios Mel’s ont rarement été aussi vides. Fred Boucher, technicien en cinéma, voudrait bien voir revenir ces nombreux tournages américains qui assuraient 50 % de son revenu annuel. En effet, la concurrence mondiale pour attirer les producteur

Silence: on ne tourne plus de gros films américains à Montréal. Depuis trois mois, la métropole a perdu sept productions américaines d'importance qui devaient utiliser la ville comme décor, entraînant du coup un manque à gagner de 650 millions de dollars et la disparition de retombées économiques potentielles de 1,5 milliard. Et l'avenir n'est pas rose: en effet, aucun gros tournage américain n'est prévu en 2004.

La situation actuelle est «catastrophique», selon les joueurs montréalais de l'industrie cinématographique, réunis en conférence de presse hier pour sonner l'alarme et interpeller le gouvernement du Québec pour qu'il agisse au plus vite. La concurrence mondiale et les crédits d'impôt insuffisants ont fait déguerpir les sept mégaproductions annoncées, selon Michel Trudel, de Locations Michel Trudel et des Studios Mel's.

Ce dernier estime ainsi que c'est une «catastrophe si les producteurs étrangers ne viennent plus tourner ici. L'industrie va mourir si les Américains ne débarquent plus à Montréal». En effet, chaque grosse production américaine amène des investissements de 60 à 120 millions de dollars dans la métropole.

À l'heure actuelle, selon le Bureau du cinéma de Montréal, deux petits tournages américains de dix millions de dollars chacun sont en cours jusqu'à la fin de mars et un autre de la même ampleur doit débuter en avril. Ensuite? «Il n'y a rien pour l'instant. On travaille sur plusieurs projets, mais rien n'a encore débloqué», a confirmé Daniel Bissonnette, commissaire du Bureau du cinéma de Montréal.

Les sept gros tournages que Montréal a perdus ont mis en berne le moral des artisans du cinéma et frappé directement leurs revenus. Alors que les producteurs américains désertent la ville, c'est 50 % de la rémunération des 3000 techniciens qui oeuvrent sur les plateaux qui s'envole. Près de 33 % des retombées économiques de l'industrie du cinéma et de la télévision dans la métropole sortent directement de la poche des Américains.

Et les chiffres sont impressionnants. En 2003, les tournages américains ont injecté 400 millions de dollars en investissements directs, pour près de 900 millions de dollars en retombées économiques. Entre 1993 et 2003, Montréal a ainsi reçu deux milliards de dollars en investissements directs de la part des studios américains. Depuis 2001, 35 tournages américains se sont arrêtés Montréal. «Inutile de rappeler que c'est de l'argent frais dont nous avons absolument besoin», souligne Michel Trudel.

Une concurrence mondiale féroce

La concurrence canadienne et internationale pour attirer les producteurs étrangers n'a jamais été aussi vive. Et à ce jeu de séduction, le Québec est en train de perdre. «Pas une semaine ne passe sans qu'un pays ou une région n'annonce des mesures pour attirer les tournages américains, explique Daniel Bissonnette. Chaque jour, Los Angeles reçoit une délégation étrangère qui veut lui vendre ses atouts. Depuis deux ans, la compétition internationale s'est vraiment accélérée. Tout le monde veut cet argent.»

Selon les calculs du Devoir et du Bureau du cinéma de Montréal, le marché mondial des tournages américains représente 19,2 milliards $US par année. Nos voisins du Sud produisent 400 films par année et le coût moyen de chaque tournage se chiffre à 48 millions de dollars. C'est une hausse spectaculaire depuis 1989, surtout attribuable à la multiplication des effets spéciaux, alors qu'un film coûtait en moyenne 15 millions $US cette année-là. Cette facture ne tient pas compte des coûts de marketing, passés d'une moyenne de sept millions en 1989 à 32 millions en 2002.

Le Québec veut donc une part de cet immense gâteau mais doit se battre contre l'Australie, l'Europe de l'Est, la France, le Royaume-Uni, l'Afrique du Sud, etc. Les États américains de la Louisiane et du Nouveau-Mexique viennent également d'annoncer une série de mesures fiscales pour attirer les géants d'Hollywood.

En novembre dernier, la France proposait elle aussi un tout nouveau plan de crédits d'impôt pour les tournages étrangers. Sans compter que le producteur et réalisateur français Luc Besson prévoit d'ériger dès cette année d'énormes studios ultramodernes en banlieue de Paris. La République tchèque et la Roumanie misent quant à elles sur une main-d'oeuvre 75 % moins chère que celle de Montréal. D'ailleurs, 11 gros tournages américains ont eu lieu en Roumanie en 2003, contre aucun deux ans plus tôt.

Les crédits d'impôt, le nerf de la guerre

Même au Canada, les autres provinces se sont réveillées. Le Québec offre désormais les crédits d'impôt les plus bas au pays, soit 11 % de la masse salariale locale, à égalité avec la Colombie-Britannique et l'Ontario. Terre-Neuve (40 %), le Manitoba (35 %), la Saskatchewan (30 %), la Nouvelle-Écosse (30 %), le Nouveau-Brunswick (30 %) et l'Alberta (20 %) peuvent se targuer d'offrir plus de crédits d'impôt que le Québec.

Le gouvernement fédéral a déjà réagi à la menace l'automne dernier, haussant ses crédits d'impôt de 11 à 16 %. Le milieu du cinéma demande à Québec d'en faire autant. «Si nous pouvions aller chercher 35 % de crédits d'impôt en tout, soit une augmentation de 6 ou 7 % de la part du Québec, nous serions très compétitifs», juge Michel Trudel.

Ce dernier ajoute que les crédits d'impôt sont la formule idéale car ils permettent au gouvernement de rembourser une fois que l'argent a été dépensé ici. De plus, ces avantages fiscaux permettent au milieu montréalais de proposer une «équation fiscale attrayante», soit l'aspect «le plus important pour les studios américains», explique Daniel Bissonnette.

Cette mesure serait très lucrative pour le Québec, estime Michael Prupas, président des Entreprises de divertissement Muse. Selon une étude menée par E&B Data d'après les données de l'Institut de la statistique du Québec, chaque dollar de crédit d'impôt rapporte 1,90 $ au gouvernement. Sans compter les impôts payés par les sociétés qui vivent du septième art.

Les joueurs de l'industrie cinématographique ont envoyé une lettre cette semaine au ministre des Finances, Yves Séguin, pour le sensibiliser aux problèmes actuels. Ce dernier aurait promis de les rencontrer bientôt. Hier, au bureau du ministre à Québec, l'attaché de presse Serge Privé n'a pas voulu s'avancer. «Il faut attendre le budget provincial, prévu dans un mois, a-t-il dit. C'est une réponse plate, mais je ne peux rien dire pour l'instant.»

La sortie publique du milieu hier se voulait une réponse à des rumeurs persistantes selon lesquelles le gouvernement du Québec sabre les crédits d'impôt destinés au cinéma, l'un des seuls secteurs épargnés par le ménage du ministre Séguin l'an dernier. «Je verrais mal un tel raisonnement, souligne Michael Prupas. Réduire ces crédits n'a aucun sens.»

Les chiffres semblent lui donner raison. En effet, sur les 87 millions de dollars que le gouvernement a dépensés en crédits d'impôt pour le cinéma en 2002, seulement 15 millions concernaient des productions étrangères.

«Il y a cinq ans, les producteurs américains se posaient la question entre les États-Unis et le Canada, mais aujourd'hui, ils ont le monde à genoux devant eux, explique Brian Baker, du Syndicat des techniciens en cinéma et vidéo du Québec. Avec la montée du dollar canadien, qui nous fait perdre un gros avantage, et la concurrence internationale, il faut trouver un moyen de rester compétitif, sinon les

35 000 emplois qui dépendent du cinéma seront gravement affectés.»