Haïti - Ottawa et Washington invitent Aristide à «réfléchir à son avenir»

Les membres du personnel diplomatique de l’ambassade de la République dominicaine à Port-au-Prince ont été évacués par hélicoptère hier.
Photo: Agence Reuters Les membres du personnel diplomatique de l’ambassade de la République dominicaine à Port-au-Prince ont été évacués par hélicoptère hier.

Le Canada et les États-Unis demandent à leur tour au président haïtien, Jean-Bertrand Aristide, de «réfléchir à son avenir», tandis que les insurgés menacent de prendre Port-au-Prince d'ici dimanche et que les Nations unies «considèrent urgemment les possibilités d'engagement international».

Le ministre canadien des Affaires étrangères, Bill Graham, a appelé hier Jean-Bertrand Aristide à «tirer les conséquences» de l'impasse dans laquelle se trouve plongée Haïti, tout en disant ne pas le «forcer» à démissionner.

Les États-Unis, de leur côté, ont remis pour la première fois en question la capacité du président haïtien à rester au pouvoir. Aristide ayant répété hier qu'il refusait de démissionner avant la fin prévue de son mandat, en 2006, le secrétaire d'État américain, Colin Powell, a fait écho à la France en exhortant le président haïtien à prendre une décision quant à son avenir à la tête du pays.

«C'est un président démocratiquement élu, mais sa présidence a des difficultés, a déclaré Powell. Et je crois, comme l'ont dit un certain nombre de personnes, qu'il doit se demander s'il peut ou non demeurer président. J'espère qu'il va y réfléchir attentivement, en prenant en compte l'intérêt du peuple haïtien.»

Les insurgés haïtiens contrôlant à présent la moitié du pays et menaçant la capitale, Port-au-Prince, d'aucuns reprochent aux États-Unis d'être intervenus trop tard dans le conflit, condamnant de facto Aristide à perdre le pouvoir.

Le Canada va assumer «ses responsabilités» et jouer un rôle dans toute force de paix qui pourrait être envoyée en Haïti, malgré ses moyens limités, a assuré hier le premier ministre canadien, Paul Martin.

Le premier ministre, qui était en tournée à Vancouver, était interrogé au sujet d'une déclaration faite plus tôt dans la journée par le ministre de la Défense, David Pratt. Ce dernier avait estimé qu'il serait difficile pour le Canada de «prendre un engagement majeur sur un autre théâtre d'opération», compte tenu des moyens limités des forces armées, fortement impliquées dans les opérations de l'OTAN en Afghanistan et en Bosnie.

«Haïti fait partie de notre continent, alors nous avons une responsabilité, c'est une responsabilité dont nous allons nous acquitter, a-t-il affirmé. Le Canada va jouer un rôle.»

Les rebelles haïtiens ont annoncé hier un assaut imminent sur Port-au-Prince, la capitale, où des unités de sécurité américaines aidaient les étrangers à évacuer le pays.

«Je demande à la population de rester chez elle quand nous attaquerons Port-au-Prince», a déclaré un chef rebelle, Guy Philippe, à une radio de Cap Haïtien. «Je conseille au président Aristide de quitter immédiatement le palais national, nous allons bientôt y donner l'assaut et nous le capturerons», a dit cet ancien responsable de police en ajoutant qu'il serait dans la capitale d'ici dimanche pour fêter son 36e anniversaire.

À Port-au-Prince, un convoi d'autocars transportant des proches de diplomates, des employés d'organismes caritatifs et un orphelin haïtien attendu par une famille d'accueil en Espagne est sorti à grande vitesse d'un complexe de l'ONU pour gagner l'aéroport.

«Ce n'est pas un pays facile en ce moment, déclarait un employé canadien de l'ONU, François Handfield, avant de monter dans un car. Ça va exploser un jour, aucun doute là-dessus.»

Des éléments d'une unité de sécurité diplomatique américaine portaient assistance aux étrangers sur le départ.

Des barricades ont été dressées dans les rues de la capitale en prévision d'une attaque des rebelles.

Un règlement négocié semble hors de portée. Les mouvements d'opposition, qui prennent leurs distances à l'égard des rebelles, insistent pour qu'Aristide se retire et ont rejeté une formule de partage du pouvoir qui avait le soutien des États-Unis.

Une délégation du gouvernement haïtien est arrivée à Paris pour y rencontrer aujourd'hui le ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin.

Le président américain, George W. Bush, a reconnu que la dégradation de la situation en Haïti pourrait requérir une force de sécurité internationale une fois conclu un accord politique.

Aristide, qui a envoyé ses enfants à l'étranger, a averti la communauté internationale que la marche des rebelles sur la capitale risquait d'entraîner un bain de sang et de provoquer un exode d'Haïtiens. Dans les années 1990, des dizaines de milliers d'Haïtiens avaient embarqué sur des bateaux de fortune pour fuir leur pays et tenter de gagner la Floride.

Hier, les autorités américaines enquêtaient sur un détournement possible après l'interception par les garde-côtes, la veille au large de Miami, d'un cargo à bord duquel se trouvaient 21 Haïtiens et des armes. Les garde-côtes ont également dit avoir interpellé quelque 500 Haïtiens au nord-ouest d'Haïti.

Le Conseil de sécurité de l'ONU a indiqué hier qu'il allait «considérer urgemment les possibilités d'engagement international» face à la crise en Haïti, notamment l'option d'une force internationale pour appuyer un règlement politique.

«Le Conseil de sécurité est profondément préoccupé par la perspective de violences supplémentaires en Haïti», affirme le texte publié sous forme de «déclaration présidentielle», plus formelle que les déclarations communes simplement remises à la presse, comme celle faite mercredi.

L'envoi d'une force de paix fait depuis plusieurs jours son chemin dans les capitales, une force civile qui serait constituée de policiers, non de soldats, et les concertations se poursuivent, notamment entre Paris, Washington, Ottawa et les Caraïbes.

Reste pour la communauté internationale à se mettre d'accord sur un calendrier.

Beaucoup d'États semblent s'accorder sur un déploiement une fois que les parties en cause en Haïti auront trouvé un accord politique.

Mais la Communauté des États des Caraïbes (Caricom) a demandé hier un déploiement «immédiat», la communauté internationale ne pouvant plus se permettre d'attendre un règlement politique au vu de la dégradation de la situation sur le terrain.

Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, assistait à la réunion du conseil de sécurité hier. Il devait annoncer de manière imminente la nomination de son représentant spécial en Haïti.