Des épreuves ministérielles dépassées et inéquitables

Le MEES se met à surveiller ce que l’on retrouve sur Internet afin d’éviter d’éventuelles tricheries.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Le MEES se met à surveiller ce que l’on retrouve sur Internet afin d’éviter d’éventuelles tricheries.

Cette semaine, sur le Système électronique d’appel d’offres du gouvernement du Québec (SEAO), on retrouve un avis d’intérêt pour des services consistant « à assurer, en temps réel, une veille des médias sociaux au moment de la passation des épreuves ministérielles afin de signaler si des informations sur le contenu de ces épreuves sont échangées ». Le MEES se met ainsi à surveiller ce que l’on retrouve sur Internet afin d’éviter d’éventuelles tricheries. Dire que le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) éprouve beaucoup de difficultés à s’adapter aux technologies de l’information et des communications (TIC) est un euphémisme.

L’annulation de l’examen ministériel d’histoire de quatrième secondaire en juin 2016 en était une preuve éclatante. On ne sait toujours pas ce qu’il s’est réellement passé. Y a-t-il vraiment eu une fuite, une violation de la confidentialité sur Internet ? Des élèves auraient-ils fortuitement profité des conseils prémonitoires d’un enseignant avisé ? Mais le MEES, convaincu que certains jeunes étaient indûment avantagés par rapport à d’autres, avait décidé d’annuler l’épreuve. Ce geste avait eu des allures hautement improvisées, on s’en souviendra.

On se demande maintenant ce qui constituera la prochaine étape dans ce type d’événement. En effet, pour qui connaît quelque peu le monde de l’éducation, il est clair que, chaque année, deux autres épreuves font aussi l’objet de bien des échanges entre les élèves dans le cadre de groupes Facebook ou de forums de discussion sur Internet : il s’agit de celles de lecture et d’écriture de cinquième secondaire. En lecture, le MEES ne fournit plus d’épreuve annuelle unique depuis des lustres. Aussi, au lieu d’en concevoir elles-mêmes, les écoles et les commissions scolaires réutilisent ad nauseam d’anciens examens ministériels parfois connus des élèves et sur lesquels on peut quelquefois trouver des informations intéressantes sur Internet. En écriture, par contre, l’examen, fourni chaque année par le MEES, est nouveau et obligatoire.

Dans les deux cas, les élèves reçoivent quelques jours avant la tenue de l’examen un cahier de textes qu’ils doivent lire et annoter pour affronter l’épreuve. Ce cahier, il leur est permis de l’emporter à la maison sans aucun problème. Pas besoin d’être Sherlock Holmes pour deviner que nos finissants peuvent de la sorte demander l’aide d’un parent, d’un ami… et même se tourner vers la Toile ! Que mesure-t-on alors véritablement : la capacité d’un élève à préparer sérieusement un examen ou sa capacité à avoir un solide réseau pour l’aider ?

Devant tous ces faits, on peut donc légitimement se poser cette question: le MEES va-t-il encore annuler des examens où des élèves seraient trop avantagés ou enfin revoir complètement ceux-ci?

À titre d’enseignant de cinquième secondaire, j’ai toujours évité d’aider excessivement mes élèves comme le prescrivent les directives du MEES. Même avec des jeunes qui n’étaient pas de mes classes — les enfants de mes amis, par exemple, je me suis bien gardé de trop leur en donner, à leur grand regret. Mais voilà : Internet est là et ils peuvent allègrement aller chercher, pour le meilleur et pour le pire, conseils et suggestions sur la Toile. Et qu’on ne se trompe pas : c’est également le cas lors de différents examens de français des autres niveaux du secondaire dont la forme est calquée sur ceux de la cinquième et qui sont parfois utilisés à plus d’une reprise au cours des années, les rendant ainsi encore plus connus et périmés.

Devant tous ces faits, on peut donc légitimement se pose cette question : le MEES va-t-il encore annuler des examens où des élèves seraient trop avantagés ou enfin revoir complètement ceux-ci ? C’est sous la gouverne de Jean Garon que cette forme d’examens a vu le jour… il y a plus de vingt ans. La réaction du ministre avait alors été truculente. En mai 1995, ayant appris que les élèves de troisième secondaire avaient reçu un cahier de préparation en écriture quelques jours avant la date prévue de l’épreuve officielle, il était entré dans une sainte colère : « Assez, c’est assez ! Je vais faire le ménage dans ces mautadites affaires-là ! Je ne peux quand même pas passer mon temps à tchéquer mes 800 fonctionnaires ! » Mais son opinion importa peu puisqu’on confia quelques mois plus tard le ministère de l’Éducation à une certaine Pauline Marois.

Le MEES ne commence à se réveiller que maintenant quant au phénomène du partage d’informations sur Internet. Ce réveil tardif traduit bien la lenteur et la déconnexion de la réalité des décideurs au ministère. Depuis des années, les enseignants sur le terrain savent bien que ces épreuves — sous leur forme actuelle — sont déjà dépassées et inéquitables.


 
2 commentaires
  • Fernand Laberge - Abonné 15 novembre 2016 09 h 36

    Vice de (ré) forme

    Le ministère (et la société ?) semblent se donner bonne conscience en multipliant les examens chaque fois qu'une critique sur l'efficacité de l'enseignement pointe. C'est le cas notamment en français.

    La réalité c'est que nombre d'enseignants enseignent toute l'année en fonction de l'examen - de toute façon prévisible - bien plus que du programme. Nous formons des spécialistes en examens bien plus que des «compétents».

    C'est un vice au moins aussi néfaste que la «réforme» décriée par certains.

    • Jean Breton - Abonné 15 novembre 2016 14 h 24

      A mon avis, M. Laberge, vous ciblez fort justement le fond du problème. La majorité des profs enseignent en fonction des examens. Ce qui importe, c'est de diplômer, et non de transmettre une culture : « une teste bien faicte » (Montaigne).

      Une des raisons qui explique cette dérive, c'est que l'enseignement n'attire plus les cégépiens doués et cultivés. Le bassin de recrutement : le derniers tiers des sortants du Cégep. Toutefois, ces derniers peuvent être de très bons techniciens de l'enseignement. Mais pas des maîtres, voilà pourquoi votre fille est muette...