Une leçon électorale pour les experts

La chercheuse Élizabeth Vallet est d’avis que plusieurs ont dit dans l’isoloir ce qu’ils ne voulaient pas dire aux sondeurs…
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La chercheuse Élizabeth Vallet est d’avis que plusieurs ont dit dans l’isoloir ce qu’ils ne voulaient pas dire aux sondeurs…

Au milieu d’une soirée chargée d’inconnues, au moins un résultat était facile à prédire mardi : cette campagne laissera quantité de grandes leçons derrière elle — dont certaines assez brutales. Et pour les spécialistes de la politique américaine, il y aura des paramètres d’analyse à revoir…

Rassemblés à la SAT du boulevard Saint-Laurent pour la soirée électorale, les chercheurs de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand regardaient les écrans géants avec incrédulité à mesure que la soirée avançait mardi. Trump président ? Une sorte de scénario impensable pour le public rassemblé là.

Mais au moment d’écrire ces lignes, la chose ne paraissait pas impossible au vu des résultats.

 

« C’est impressionnant et étonnant de voir à quel point Donald Trump a réussi à motiver son électorat à se rendre aux urnes, disait Julien Tourreille, chercheur en résidence. Il a déjà réussi à prouver qu’on peut être compétitif tout en menant une campagne qui nie la diversité des États-Unis et qui dit que l’électorat blanc assez peu éduqué peut être suffisant pour avoir une chance de gagner. C’est à l’opposé de ce que les républicains avaient retenu de la campagne de 2012… »


Dans l’isoloir

Directrice scientifique de la Chaire, Elizabeth Vallet observait les résultats avec l’impression qu’ils confirmaient un changement profond dans « la façon de faire les campagnes électorales, dans la manière de les sonder et dans celle de les appréhender. Tout est devenu très volatil — on l’a vu avec la vidéo de Trump sur les femmes, qui a été oubliée dans les derniers jours. »

« La force du vote pro-Trump nous ramène aux mêmes conclusions que pour le Brexit, dit-elle : dans le secret de l’isoloir, les gens assument ce qu’ils sont à ce moment. Ils n’ont pas dit aux sondeurs qu’ils voteraient pour Trump et qu’ils ne voteraient pas pour une femme. Et pourtant. »

Comment cela peut-il se passer?

 

Et pourtant, selon elle, l’allure du vote vers 22 h indiquait clairement « que la société américaine n’est pas prête à avoir une femme présidente ». Mais pas seulement ça : « Il indique que les politiciens n’ont pas compris la colère et le désarroi de la classe moyenne blanche. On n’a pas parlé à ces gens. Alors, ils vont chercher un changement [en l’occurrence, Donald Trump], même s’il n’est pas rationnel et qu’il n’a pas de sens. »

« L’espérance de vie des Blancs a diminué pour la première fois, note Mme Vallet. Leur perception, c’est qu’ils sont en moins bonne posture qu’avant. Ce sont des conditions qui font qu’une fois dans l’isoloir, on en arrive à se dire : pourquoi pas ? Pourquoi pas Trump ? »

En 2016 ?


À 22 h 15 (et Trump toujours en avance), le titulaire de la Chaire, Frédérick Gagnon, est venu s’asseoir à la table du Devoir avec l’air sonné de celui qui réalise que l’histoire est peut-être en train de s’écrire à l’envers. « Que Trump gagne ou perde, on a collectivement sous-estimé des phénomènes importants », pense-t-il.
 


Selon lui, « on vient d’entrer dans une ère où les idées très acquises, sur lesquelles on ne pensait plus avoir de débats, sont remises en question. Justin Trudeau disait “Parce qu’on est en 2016”… Eh bien, en 2016, pour le Brexit comme pour l’élection [d’hier], on a sous-estimé la volonté de nos sociétés de se replier sur elles-mêmes, on a sous-estimé cette peur de l’autre, on a sous-estimé la volonté de ne pas accueillir de musulmans. Ces mouvements-là existent, et plus fort qu’on ne le pensait. »

Et ces constats demeureraient même si Hillary Clinton finissait par l’emporter à l’arraché, pense-t-il. « Ce qu’on voit ce soir, c’est une gifle au visage de ceux qui étaient convaincus que le progressisme représentait l’avenir de ce pays. »

Le mot de la fin pour le président de l’Observatoire, Charles-Philippe David : « Comment cela peut-il se passer ? » a-t-il demandé à l’auditoire vers 22 h 25. Et malgré la somme des connaissances américaines présentes sur place, personne n’a soufflé de réponse.

15 commentaires
  • Loraine King - Abonnée 9 novembre 2016 04 h 57

    The Brand

    J'ai été convaincue dès les primaires que Trump serait président. J'ai souvenir de l'atmosphère entourant les campagnes depuis Kennedy. Trump est dans le moule de Reagan et GW Bush - le type de marque de commerce que les Américains aiment acheter malgré toutes les peurs qu'ils inspirent. Reagan me fit plus peur. Je suis moins fébrile que plusieurs pour la paix mondiale, Trump étant un isolationniste axé sur ses intérêts financiers personnels. Par contre, les droits des femmes, des minorités sexuelle, ethnique, religieuse,etc, et la sécurité des individus seront en péril. Peu rassurant pour la maman d'un fils qui a choisit de vivre en Californie, état qui a voté pour la légalisation du cannabis mais contre l'obligation de porter le condom pour acteurs de films porno...

    Je me sens bien dans notre monarchie constitutionnelle ce matin, et tant qu'à avoir un chef d'état, je préfèrerai toujours un monarque apolitique qui n'exerce aucun pouvoir. Je me sens plus libre du pouvoir que peut exercer l'état sur ma personne que bien des Américains ce matin, et avec moins que 50% plus un vote...

    • Robert Aird - Abonné 9 novembre 2016 09 h 33

      L'environnement aussi en péril. Ce sera un recul terrible, probablement irréversible. Surtout s'il parvient, comme il l'a promit, à relancer l'industrie du charbon, technologie du 19e siècle.

    • Pierre Brosseau - Abonné 9 novembre 2016 11 h 22

      Mme King,

      je ne relèverai qu'un point de votre commentaire, celui où vous dites que vous êtes "moins fébrile que plusieurs pour la paix mondiale."

      C'est oublier que l'une des raisons de la frustration et de la colère des Américains qui ont porté Trump au pouvoir est l'importance qu'ont prise au cours de sa campagne, la peur et le rejet de l'autre, les immigrants, les réfugiés, les attentats aux États-Unis et en Europe, les djihadistes de tous poils dont Daesh.

      Et quel a été le déclencheur de cette terreur ? L'invasion de l'Irak décidée par un président républicain et ses acolytes, les sinistres Cheney et Rumsfeld, entre autres, encouragés par les capitalistes sauvages du pétrole et l'omni présente industrie des armements.

      Les politiciens ne sont plus les mêmes aujourd'hui, mais on peut quand même penser que Trump s'entourera de gens qui pensent comme lui et que ses volontés seront exécutées par les représentants et les sénateurs. Jusqu'où ce beau monde sera-t-il prêt à aller, pour gagner les faveurs d'un président qui ne leur doit rien et qui les méprise jusqu'à un certain point ?

      Ce ne sont pas non plus les médias ni les analystes politiques, après la raclée qu'ils viennent d'essuyer, qui se mettront en travers du chemin du nouveau président. Ils se plieront plutôt à ses décisions comme ils l'ont honteusement fait pour W. Bush lors de l'invasion de l'Irak.

      Non je ne partage pas votre bas niveau de fébrilité pour l'avenir de la paix mondiale sous Trump.

      Imprévisible, impulsif et provocateur comme il est, Trump devra se méfier des pièges que pourraient lui tendre les Chinois et les Russes, en Mer de Chine, en Syrie ou en Ukraine, par exemple.

      N'oublions pas que Trump a dit qu'il réviserait la stratégie de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) qui comporte notamment une clause à l'effet que si l'un des pays en faisant partie est attaqué, les autres doivent se porter à sa défense.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 novembre 2016 06 h 24

    Bref !

    « Que Trump gagne ou perde, on a collectivement sous-estimé des phénomènes importants » (Frédérick Gagnon, titulaire Chaire, Chaire Raoul-Dandurand)

    Oui, en effet, ce qui a été sous-estimé, par le monde des chaires et des médias, fut, en particulier, le « phénomène de la neutralité » qui, n’ayant pas été respecté, aurait orienté des lectures et points de vue partiaux ou partisans !

    Bref ! - 9 nov 2016 -

  • Michel Lebel - Abonné 9 novembre 2016 07 h 22

    Un système politique bien malade

    Personne ne peut plus nier ce matin la montée du populisme et du repli sur soi dans le monde occidental. Toute démocratie peut donner le meilleur comme le pire. Ce fut fait hier soir aux États-Unis. Le système politique américain, dominé par l'argent, est bien malade. Que ce système ait permis à deux candidats mal-aimés, assez âgés, mais riches, de se présenter à la présidence en est un éloquent témoignage. Encore plus fort comme témoignage est la victoire d'un incompétent, inculte et vulgaire personnage. Oui! Le système politique américain est bien malade. Et quelles imprévisibles conséquences pour le monde entier que cette victoire de Donald Trump?


    Michel Lebel

  • Raymond Labelle - Abonné 9 novembre 2016 07 h 38

    Pourquoi les sondages ça marche p’us?

    L’”effet Brexit” explique peut-être en partie, mais peut-être pas complètement, comment il se fait que les sondages aient été à ce point dans l’erreur.

    L’effet Brexit c’est le phénomène selon lequel les partisans d’une option mal vue socialement se font plus discrets face aux sondeurs, et donc que leur option est sous-estimée. On dit l’effet Brexit parce que, dans le référendum britannique, le “Remain” avait été unanimement prédit comme gagnant par les sondeurs, alors que...

    Mais est-ce que ça suffit comme explication?

    Est-ce aussi parce que la moitié de la population (en tout cas aux États-Unis) n’a plus de ligne téléphonique terrestre? Donc, les entrevues téléphoniques n’atteignent pas certaines couches de la population, même quand on essaie de rejoindre les gens qui n’ont pas de lignes terrestres? Et que les personnes sous-représentées ont plus certaines tendances?

    Pour ce qui est des sondages par Internet. Pour être sondé par Internet, les gens qui acceptent de le faire doivent le faire plus volontairement que quelqu’un sollicité par téléphone (plus facile refuser de répondre par Internet) – et ces gens auraient plus certaines tendances politiques que d’autres? Ou encore, une partie plus importante que l’on croit de la population n’a pas accès à Internet ou l’utilise de façon plus marginale que l’on croit, ou n’est pas si à l’aise avec, ce qui la ferait être sous-représentée?

    Est-ce parce que les "anti-systèmes" ou ceux se percevant comme tels, perçoivent les sondeurs comme faisant partie du système et refusent de collaborer en ne répondant pas?

    Une combinaison de certains facteurs mentionnés ci-haut? Quel poids chacun ayant?

    Je ne sais pas. Des idées comme ça. Mais quoiqu’il en soit, les sondeurs doivent nous donner des explications.

  • François Dugal - Inscrit 9 novembre 2016 07 h 54

    Ma boule de cristal

    Les pronostiqueurs de tout poil se sont fourvoyés de façon majuscule : ils ont pris leurs désirs pour la réalité. Quant à moi, j'avais prédit la victoire du candidat Trump depuis le début, les lecteurs assidus du Devoir peuvent en témoigner. La raison de sa victoire en est fort simple : le système d'éducation américain est un échec.
    Je serais porté à reprendre l'expression du chroniqueur Mathieu Bock-Côté au lendemain du Brexit, un événement qui a encore confondu les sceptiques : "Salauds de pauvres, abjects vieillards".

    • Pierre Brosseau - Abonné 9 novembre 2016 11 h 35

      La boule de cristal de Jean-Marc Léger, de Léger Marketing, donnait également cinq bonnes raisons de penser que Trump allait gagner.

      M. Léger avait enregistré une vidéo à cet effet au cours de l'été dernier. Je n'ai malheureusement pas conservé la référence, mais si quelqu'un pouvait la retrouver, ce serait intéressant de la revoir.

    • Raymond Labelle - Abonné 9 novembre 2016 20 h 43



      Oui M. Dugal - j'avais bien remarqué vos prédictions, que vous avez maintenues même quand Hillary menait dans les sondages. D'autres ont fait cette prédiction aussi, mais avec ceux-ci, vous faites partie des rares à ne pas s'être trompés - on vous l'accorde - et il est tout à fait légitime que vous vous permettiez de le mentionner.

      Michael Moore a prédit la victoire de Trump dès juillet dernier - il donnait 5 raisons pour lesquelles il prédisait cette victoire - voici un petit extrait d'une des raisons: "Trump is going to focus much of his attention on the four blue states in the rustbelt of the upper Great Lakes – Michigan, Ohio, Pennsylvania and Wisconsin. Four traditionally Democratic states (...)" puis il explique comment Trump va les gagner - ce qui est arrivé, comme il l'a dit.

      Pour les détails: http://michaelmoore.com/trumpwillwin/

      Encore plus extraordinaire - ce prof d'histoire a conçu treize affirmations - si 6 de celles-ci sont fausses pour un candidat, ce candidat est battu. Pas d'analyse de sondages. Pas de statistiques - sauf pour une des treize affirmations: "les tiers partis ont moins de 5% du vote)".

      Au moment où il a conçu ces affirmations, il les a appliquées à toutes les élections (alors_ passées de 1860 à 1982 - puis a appliqué la même technique depuis 1982 jusqu'à Trump, qui étaient des élections futures - sans jamais se tromper!

      Les affirmations peuvent être vérifiées plusieurs mois avant l'élection - souvent le prof faisait sa prédiction quand son candidat traînait de l'arrière dans les sondages.

      D'ailleurs, il a aussi fait connaître ses affirmations publiquement - on peut donc faire l'exercice soi-même.

      Pour détails, ici: https://www.washingtonpost.com/news/the-fix/wp/2016/09/23/trump-is-headed-for-a-win-says-professor-whos-predicted-30-years-of-presidential-outcomes-correctly/?tid=a_inl

      L'article est daté du 23 septembre - il prédisait la victoire de Trump.