Tempête dans un seau de sirop

À quelques jours du début de la saison de l'érable, la tension monte entre la Fédération des producteurs acéricoles du Québec (FPAQ) et une poignée de dissidents. Les raisons de cette colère? Les trop gros surplus accumulés par l'industrie et surtout l'implantation inévitable, selon la fédération, de quotas pour la cuvée 2004, dont un petit nombre d'exploitants d'érablières se passeraient bien. Histoire, cette année, de transformer la sève de leurs arbres en argent sonnant. Librement.

Et ils ont la ferme intention de se faire entendre, comme en témoignent les événements des dernières semaines. En Gaspésie et à Saint-Georges-de-Beauce, la semaine passée, de même qu'à Sainte-Agathe-de-Lotbinière, mardi soir dernier, les réunions d'information organisées par la FPAQ pour présenter à ses membres les règles de fonctionnement de la saison à venir ont en effet tourné au vinaigre sous l'influence de ces acériculteurs rebelles qui demandent à grands cris — et en sortant parfois leurs gros bras — de «retrouver leur liberté».

Aux contingentements de la production que le syndicat de producteurs imposera cette année, ces acériculteurs opposent désormais, vertement et avec éclat, un moratoire de deux ans sur tous les quotas mais aussi l'abolition pure et simple de l'Agence de vente des produits de l'érable, créée il y a deux ans par la FPAQ à la demande des producteurs pour contrôler les prix et la mise en marché de l'or sirupeux qui s'écoule des érables de la province. Et ce, même si le milieu en a toujours grand besoin, croit toutefois Charles-Félix Ross, directeur général de la FPAQ. Simple question de surexploitation des érables.

«En 2000, le Québec a connu sa plus grosse année de production, dit-il. 90 millions de livres de sirop ont été produits à une époque où le marché était au plus bas.» Avec un résultat prévisible: au printemps de cette année-là, loi de l'offre et de la demande oblige, le prix du sirop a radicalement chuté. Pour les producteurs mais pas, en raison des intermédiaires et des réseaux de distribution, pour les consommateurs. Sans compter le fait que un millier d'acériculteurs se sont également retrouvés avec leur récolte sur les bras, incapables de lui trouver des acheteurs.

Le temps des sucres a donc été dur en 2000. «Plusieurs producteurs nous ont alors demandé de mettre en place une agence de vente pour éviter que cela ne se reproduise, explique M. Ross. C'est ce que nous avons fait.»

Le système, inauguré pour la cuvée 2002, est simple. Avant chaque récolte, le prix du sirop est désormais fixé, indépendamment des fluctuations du marché, entre producteurs et acheteurs devant la Régie des marchés agricoles. Pour toucher ce prix, l'acériculteur a par contre l'obligation de vendre sa récolte à l'agence ou à un «acheteur autorisé». La FPAQ se charge ensuite de rémunérer ses membres pour le sirop livré en fonction du total des ventes de la saison.

Et c'est là que le bât blesse. Généreuse en 2000, la nature l'a également été l'an dernier, sans que les marchés suivent la cadence pour autant. Conséquence: les surplus de sirop datant de 2000 ont de nouveau augmenté, atteignant le chiffre mirobolant de 44 millions de livres de sirop entreposés à ce jour. C'est près de 50 % de la capacité de production du Québec qui, bon an, mal an, met sur le marché 80 millions de livres de sirop, dont 85 % quittent le pays pour sucrer des becs à l'étranger. Or qui dit surplus dit aussi litres de sirop invendus et, par le fait même, diminution des revenus pour des acériculteurs regroupés dans un processus de mise en marché collective.

Le manque à gagner serait de 40 % de la valeur totale de la production 2003, dénonce aujourd'hui l'Union paysanne (UP) qui, forte de ses 203 membres acériculteurs — 3 % des 7200 producteurs de sirop d'érable que compte le Québec —, orchestre le mouvement de contestation. «40 %, c'est beaucoup, dit Roméo Bouchard, président de l'organisme, et il n'est pas question en plus pour les gars de voir leur droit de produire réduit par des quotas cette année.»

Selon l'UP, le contrôle du nombre d'entailles sur les arbres pour limiter la production 2004 est d'ailleurs loin d'être la solution. «S'il y a des surplus, ce n'est pas à cause d'un manque de débouchés mais bien à cause de l'agence, dit M. Bouchard. Un syndicat ne peut être qu'un très mauvais organisme de mise en marché d'un produit. L'agence le prouve en mettant un frein à la commercialisation et en bloquant ceux qui essayaient, par le passé, d'ouvrir de nouveaux marchés. Maintenant, avec l'obligation de se plier à un programme de vente conjoint, ça leur est impossible.»

Pis, au dire des détracteurs de l'Agence de vente des produits de l'érable, ce système encouragerait la production de sirop de mauvaise qualité tout en faisant disparaître les particularités des terroirs en matière d'érable. «Tous les plans conjoints favorisent d'ailleurs un modèle de production industrielle», ajoute M. Bouchard, qui avoue se servir de ce combat pour remettre en question au passage le monopole syndical de l'Union des producteurs agricoles (UPA). «Le sirop d'érable n'échappe pas à cette règle. Et, encore une fois, ce sont les petits producteurs qui en font le plus les frais en étant incapables de vendre leur récolte dans leur région comme bon leur semble.»

Le discours est connu. Et, paradoxalement, même les gros transformateurs de sirop semblent y adhérer. À mots couverts, toutefois. «Nous ne sommes pas contre l'Agence de vente», dit Jean-Marie Chouinard, secrétaire de Citadelle, une coopérative qui regroupe 2300 acériculteurs. «Mais si nous existons depuis 1925, c'est pour nous occuper de transformer et de mettre en marché les récoltes de nos membres. La structure imposée par la FPAQ est donc, pour nous, comme une deuxième structure [de mise en marché].»

Le malaise est palpable et devrait s'exprimer de nouveau aujourd'hui alors que la Régie des marchés agricoles s'apprête à entendre producteurs et acheteurs pour fixer les prix de la production de 2004. Une fois de plus, la livre de sirop devrait se transiger en moyenne 2 $, s'attend-on du côté de l'industrie.

Du côté des dissidents, la convention de mise en marché, elle, n'est guère attendue. «Parce que c'est autre chose dont nous avons besoin», explique M. Bouchard, qui promet cette année que les opposants à l'Agence de vente affronteront l'organisme avec force. Comment? En «oubliant» de lui confier leur production pour s'occuper eux-mêmes de sa mise en marché.

Plusieurs ont d'ailleurs succombé à la chose, hautement illégale, depuis 2002, s'exposant du même coup à des amendes et à des poursuites de la FPAQ. «On est d'ailleurs écoeurés de cette centaine de poursuites [la FPAQ parle plutôt d'une quarantaine de cas litigieux]», dit M. Bouchard. «Et, cette année, les acériculteurs qui souhaitent contourner les règles de l'Agence de vente ne vont plus le faire en cachette mais plutôt au grand jour»... annonçant du même coup une saison de l'érable sucrée, salée et poivrée en même temps.