Pour Couillard, pour Pite

La gestuelle dans les chorégraphies du Nederlands Dans Theater, quoiqu’admirable d’amplitude et d’articulation, demeure conventionnelle.
Photo: Nederlands Dans Theater La gestuelle dans les chorégraphies du Nederlands Dans Theater, quoiqu’admirable d’amplitude et d’articulation, demeure conventionnelle.

Il serait bon que nos décideurs, Philippe Couillard en premier, lui qui sait que « l’art, c’est important dans la vie », aillent voir le Nederlands Dans Theater, amené à Montréal par Danse Danse après 20 ans d’absence. Car ce programme en trois temps démontre, entre autres choses, ce que l’argent — celui qui n’est pas compté cenne à cenne — permet d’ajouter à une oeuvre, autant en temps de travail qui permet la maîtrise et la grande virtuosité qu’en effets scénographiques. Une plus-value. Un effet « wow ! » inaccessible présentement aux chorégraphes québécois.

Il serait bon que nos décideurs voient, qu’ils comprennent de visu. D’autant qu’aucune des trois chorégraphies n’est politique, et que si rien là n’est remis en question, les danses sont magnifiques, portées par des interprètes à la virtuosité exceptionnelle — probablement parmi les meilleurs au monde. Les deux pièces cosignées par Sol León et le directeur artistique Paul Lightfoot sont même si légères en contenu autre que la recherche d’esthétisme, qu’elles finissent par draguer ce doux ennui que peut colporter la beauté quand elle est si lisse, sans âpreté et faible en discours. La puissance des effets, ce qu’ils peuvent renouveler dramatiquement et visuellement, en est décuplée, devient évidente.

La maison suspendue de Sehnsucht qui tourne sur elle-même, plaçant et replaçant le couple qui s’y anime, s’y aime et s’y déchire dans des postures impossibles, les transformant en personnages surréalistes tête en bas, contre toute logique gravitationnelle, dans leurs gestes d’ennui quotidiens, est fascinante. Les larges projections vidéo de Stop-Motion, les explosions de poudre blanche qui rendent tangibles les traces des mouvements dans l’espace, sont impressionnantes.

Dans ces deux cas, la gestuelle, quoiqu’admirable d’amplitude et d’articulation, demeure conventionnelle. Les jambes restent très ballettiques, purs soutiens, les bras et le visage assurant la part d’expression. Le résultat : un corps en quelque sorte coupé en deux horizontalement, des jambes ancrées davantage dans la tradition que dans la communication. Stop-Motion, pour sept danseurs — l’interprétation était ici inégale, certains portant toute la grâce, d’autres semblant en porte-à-faux tant ils n’arrivaient pas à s’approprier le geste — parle avec emphase, et pompe même, de deuil, de départ, de transformation. Et les corps, dans ces deux pièces, restent essentiellement démonstratifs.

La tempête

Le clou de la soirée est certainement In the Event, griffée par une Cristal Pyte très en forme. Les huit danseurs sont dans l’urgence, au bord de la catastrophe, de l’orage ou dans des limbes dont il faut urgemment sortir. Et, ici aussi, au seuil du deuil. Les individus émergent du groupe, l’ensemble est plus important, plus emportant que les solitudes. Les corps et les kinésphères sont généreuses, hypermobiles, hypersensibles. Le tonnerre gronde sur cette ambiance à la fois émotive et retenue, mystérieuse. Pyte reprend ses ingrédients : une gigantesque toile qui sert à faire des jeux de vagues, de silhouette et d’ombres ; une lampe poursuite ; une façon d’arrêter l’image pour glisser une incise ; une fascination pour le sombre, pour les pulsations très marquées ; des ruptures rythmiques. Ils sont ici bien dosés, et la pièce est fascinante et bien écrite.

Une soirée de grande beauté, des pièces poreuses, faciles à absorber, portées des danseurs de fort niveau, rehaussées par des écrins scénographiques qui ajoutent de la magie. Des écrins comme on n’a pas la chance d’en forger ici. On aurait aimé plus d’audace, comme on aimerait que l’audace des créateurs d’ici puisse être aussi bellement, aussi efficacement enjolivée.

Nederlands Dans Theater

Des chorégraphies de Crystal Pite, Sol León et Paul Lightfoot. Interprétées par les 28 danseurs de la compagnie. Au Théâtre Maisonneuve, jusqu’au 5 novembre.

À voir en vidéo