Agora: Le corps féminin, enjeu politique

Il suffit d'une brève lecture de la presse française et internationale pour comprendre que le foulard-voile-hidjab fait chauffer les esprits en France. J'ai pu réfléchir à la question de la laïcité en France en rédigeant un mémoire de maîtrise qui portait sur l'«affaire du foulard» en 1989.

À mon avis, la question la plus préoccupante est la suivante: quelle est la capacité d'agir, de choisir et de se définir des jeunes femmes à la fois françaises et musulmanes? Quels sont les paramètres du choix individuel dans la situation actuelle en France?

Dans le rapport de la commission Stasi, la vision de ces jeunes femmes (surtout «de la cité», c'est-à-dire des zones dites sensibles où se mélangent plusieurs nationalités, où le chômage est supérieur à 40 %, où existent des problèmes de scolarisation, de violence, etc.) est la suivante. Le rapport parle d'un «appel au secours de très nombreuses jeunes filles et femmes issues de l'immigration [...]. Présentées comme la "majorité silencieuse", victimes de pressions exercées dans le cadre familial ou dans le quartier, ces jeunes femmes ont besoin d'être protégées et qu'à cette fin des signes forts soient adressés par les pouvoirs publics aux groupes islamistes».

Paradoxalement, le voile leur offre la protection que la République ne leur offre pas. Si elles ne le portent pas, elles sont désignées «impudiques», «infidèles», même «putes». Le rapport conclut: «Des pressions s'exercent sur des jeunes filles mineures pour les contraindre à porter un signe religieux. L'environnement familial et social leur impose parfois des choix qui ne sont pas les leurs. La République ne peut pas rester sourde au cri de détresse de ces jeunes filles. L'espace scolaire doit rester pour elles un lieu de liberté et d'émancipation.» L'attitude adoptée peut se qualifier par un mot: protection.

Cette vision du voile est reflétée dans la déclaration de l'association «Ni putes, ni soumises», un mouvement social de femmes vivant dans les quartiers de banlieue, organisatrice d'une marche dans toute la France qui s'est achevée à Paris par une manifestation de 30 000 personnes. Ces femmes refusent d'être contraintes aux faux choix, d'être soumises au carcan des traditions ou de vendre leur corps à la société marchande, comme elles le disent.

Elles réagissent en fait à une réalité difficile qui est la leur au quotidien. Elles font face à une double oppression avec la lutte contre le racisme, l'exclusion et celle pour leur liberté et leur émancipation. «Ni putes, ni soumises» soutient l'interdiction du voile à l'école, symbole visible et intolérable de la soumission de la femme.

Conséquences

Si on accepte le scénario de victimisation sous-entendu dans le rapport Stasi, l'exclusion de l'école à cause du port du voile pourrait avoir des conséquences négatives pour ces jeunes femmes. Elles pourraient se retrouver coincées entre deux faux choix. D'un côté, le port du voile équivaut à la survie dans la vie de la cité; ôter le voile signifierait s'exposer aux violences et maltraitances potentielles. Mais selon la loi proposée, on ne franchit pas la porte de l'école laïque, gratuite et obligatoire en portant un tel symbole non seulement d'une appartenance religieuse mais de l'inégalité des sexes. Résultat: soit le port du voile (compréhensible si un climat de peur règne dans les cités) et l'exclusion de l'école publique, soit le rejet du voile, avec tous les dangers que cela peut entraîner, et l'accès à l'école publique.

Si je parle de «faux choix», c'est parce que ce sont deux options imposées, soit par ce qui est perçu comme le patriarcat dur de la cité (et des groupes islamistes), soit par l'État. Cette imposition rend difficile la négociation inévitable que doit entreprendre la jeune fille entre deux identités souvent (et à tort) perçues comme contradictoires: française-laïque et musulmane-croyante.

Si on prend l'exemple récent des deux lycéennes d'Aubervilliers, c'est le refus d'exposer trois centimètres de chair (entre les oreilles et la nuque) qui a déclenché le débat qui a mené à leur exclusion. Que peut-on dire du choix individuel et de la capacité de se définir quand le corps féminin est politisé à un tel degré?

Le rapport favorise une certaine vision de la capacité d'agir des jeunes femmes: celle de victimes, certes courageuses, qui subissent les pressions de leurs frères, pères et communautés. Il n'y a que deux mentions, d'une ligne chacune, du fait que le voile peut revêtir des significations différentes et que son port peut être un choix personnel. Ensuite, il ne parle que de discrimination entre les sexes, de violences et d'une emprise communautaire néfaste sur les jeunes femmes.

Réalités multiples

La réalité est bien plus compliquée. Une étude qualitative réalisée par Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar en 1995 indique que le foulard «n'a pas un sens identique chez toutes ces jeunes filles». Les entretiens avec des adolescentes, préadolescentes et postadolescentes vivant dans les quartiers «sensibles» ont indiqué qu'il n'y avait pas d'unanimité à ce sujet. Certaines filles portent le foulard pour faire plaisir aux parents et pour concilier les aspects «musulman» et «français» de leur identité, ce qui leur permet d'entrer dans la sphère publique française sans conflit familial.

Dans d'autres cas, des jeunes filles sans autres options ont été contraintes à porter le foulard par la famille. Dans ce dernier cas, elles sont doublement traumatisées par leur emprisonnement par le foulard et par le rejet et la diabolisation de la part de la société française.

De plus, la catégorie des femmes âgées de 16 à 25 ans, acculturées dans le système français et parfois nées en France, considère le foulard comme une expression religieuse qui ne peut pas être réduite au respect des commandements islamiques. Ce foulard «se veut militant, dans le sens non pas de la politisation et de la revendication d'une identité en rupture avec la société française mais d'une affirmation de la volonté d'être française et musulmane, moderne et voilée, autonome et habillée à l'islamique», indique cette étude de 1995. Le voile rend légitime la vie publique des femmes tout en lui donnant un sens moral. Cela ne constitue pas une acceptation aveugle ou une soumission à la tradition.

Pour beaucoup de jeunes femmes, donc, le foulard «traduit sur un mode paradoxal la volonté d'intégration de jeunes filles qui ne trouvent pas d'autre moyen de négocier et d'apprivoiser la distance entre la communauté de leurs parents et la société française».

Malheureusement, cette vision de la capacité d'agir, de choisir et de se définir des jeunes femmes à la fois françaises et musulmanes est entièrement absente du rapport Stasi. Or ces jeunes femmes ne sont pas toutes (ni simplement) victimes de leurs communautés, qui ne font qu'attendre l'intervention de la République. Elles sont les agents de leur propre destin et négocient entre leurs communautés et la société française tout en les adaptant à une nouvelle réalité.

Au lieu d'interdire le foulard à l'école, mieux vaut des efforts concertés pour lutter contre un taux de déscolarisation alarmant. Cela signifie des politiques et des programmes qui facilitent et encouragent la poursuite de la scolarité au-delà de l'âge légal de 16 ans, sans le consentement des parents. La question à poser n'est pas «voile à l'école: oui ou non?» mais plutôt «comment donner aux jeunes femmes les outils et les chances nécessaires pour forger leur destin et, en passant, celui de la France de l'avenir?».