Les médias, qu’ossa donne?

Journalistes et cameramans, alors à l’hôtel de ville de Montréal. «Si tu vas en journalisme politique, il faudra travailler fort pour être égale», prévient Armande Saint-Jean en s’adressant à une jeune journaliste.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Journalistes et cameramans, alors à l’hôtel de ville de Montréal. «Si tu vas en journalisme politique, il faudra travailler fort pour être égale», prévient Armande Saint-Jean en s’adressant à une jeune journaliste.

Tu ne crois pas à l’objectivité journalistique. Me voilà rassurée. Tu prétends qu’à titre de Rom de Serbie, comme minorité visible et quasi invisible dans les médias, tu poses un autre regard sur notre beau Québec de moins en moins « frette et blanc, comme un lavabo ». Tu as 28 ans, inscrite au certificat en journalisme à l’université, déjà mère d’une petite fille de deux ans, et tu veux exercer ce métier qui fouette ta curiosité, te permet de faire du militantisme à ta façon, de renverser les pouvoirs.

Mais les médias traditionnels assurent-ils encore un contre-pouvoir ? Devant les enjeux actuels, face à la dérive de ce que furent des références telles que L’Actualité et Châtelaine, la fragilisation du marché, la fuite des annonceurs, la frilosité ambiante, parle-t-on du même journalisme que celui qui m’a été enseigné à l’université ?

Mon souci d’avoir une mise en perspective indépendante et bien documentée est partagé par bien des gens du milieu. Il est hélas en porte-à-faux avec la dernière bébelle publicitaire à la mode : le marketing de contenu.

 

J’étais à lire l’excellent livre de mon ancienne rédactrice en chef, Josée Boileau, qui vient de publier Lettres à une jeune journaliste. Je te l’ai recommandé. Vous devriez tous le lire, garçons, filles ou queers. Josée possède une solide expérience de la salle de rédaction que je n’ai pas (je suis une pigiste qui écrit de chez elle depuis perpète), un regard pluriel, une passion que je partage, mais elle semble plus confiante que je ne le suis.

Même si, comme Josée Boileau, j’ai tâté de toutes les formes de médias, je fais notamment de l’hebdo en offrant une qualité magazine dans un quotidien. C’est un concept dont l’aspect graphique et photographique (mon complice Jacques Nadeau) n’est jamais négligé. Je signe une page dans un journal indépendant, une rareté.

Tu as raison de ne pas être dupe des angles choisis, des sujets, des experts retenus. Tout le monde a un biais, photographes compris. Peux-tu croire que j’ai déjà endossé un article qui militait en défaveur de l’agriculture bio, il y a plus de deux décennies, dans un magazine très estimé que j’aurai la charité de ne pas nommer ? On en avait coupé la moitié (voilà pour l’objectivité) sans m’en parler.

Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Journalistes et cameramans, alors à l’hôtel de ville de Montréal. «Si tu vas en journalisme politique, il faudra travailler fort pour être égale», prévient Armande Saint-Jean en s’adressant à une jeune journaliste.

J’ai aussi signé un reportage sur les charmes du Cambodge dans une revue touristique, alors qu’on m’avait envoyée couvrir les séquelles d’un génocide 25 ans plus tard. Là aussi, on avait charcuté la moitié du reportage. C’était devenu un vulgaire appât pour pédophiles en mal de nouvelles destinations exotiques. J’ai publié le manque à gagner dans Le Devoir quelques mois plus tard en me faisant traiter de tous les noms par l’éditeur de ladite revue. Et j’ai perdu une pige, va sans dire.

Je soupçonne que c’est pire aujourd’hui… attache ta tuque avec de la broche de bécik. Notre métier ne se résume pas à des conférences de presse.

La vieille routière

Tu me sembles avoir la vocation. Et c’est essentiel. J’ai voulu revoir une de mes professeurs en journalisme à l’université, Armande Saint-Jean, retraitée depuis deux ans et qui a formé les Josée Boileau, Marie-Andrée Chouinard, Brian Myles et les (on peut dire « les » dans son cas) Jean-François Lisée des médias québécois. C’était l’époque de Pierre Bourgault. Nos profs étaient des militants, féministes, indépendantistes, en général épris d’une cause ou d’un idéal qui transcendait l’heure de tombée.

Chaque génération de journalistes a son monstre à combattre, voilà le tien. Et je le trouve bien plus pernicieux que l’omniprésence du commentaire.

 

Armande nous enseignait à l’UQAM, responsable des ateliers. Je lui remettais parfois une chronique publiée dans Le Devoir comme travail. Elle me trouvait sans doute baveuse. Par la suite, cette journaliste qui a été autant du quotidien, du magazine et de la radio que de la télé, en français comme en anglais — même présidente de la FPJQ — est partie enseigner l’éthique de l’information et des communications publiques à l’Université de Sherbrooke.

Armande a aussi porté le chapeau de reporter à l’international à une époque où Internet tenait de la science-fiction. Imagine le casse-tête. Elle partait couvrir une guerre au Biafra avec une machine à écrire portative. Je te parle d’un temps que les moins de 20 ans… tu connais la chanson ?

Le journalisme auquel elle croit ? Il n’existe plus. « Tout a changé, me dit-elle. Le paysage médiatique, les outils, la finalité du journalisme professionnel. Avant, c’était un service public, l’info était essentielle à la démocratie. C’est devenu un business perverti par le pouvoir de l’argent dans le grand tourbillon du néolibéralisme. La finalité est de faire bien vivre les actionnaires. » Ouch.

Changer le monde ?

Photo: Josée Blanchette Armande Saint-Jean, journaliste et retraitée de l’enseignement en communication

À titre de féministe, Armande Saint-Jean estime que les défis sont autres pour les filles, « partout, partout, partout. C’est comme si tout ce qu’on avait fait avant n’avait pas servi à grand-chose. » Elle te souhaite bonne chance, moins optimiste que Josée Boileau. Tu seras pauvre longtemps, marginalisée, condamnée aux affaires féminines, les beats traditionnels de filles, la culture, les arts, tout ce qui est humain. « Si tu vas en journalisme politique, il faut travailler tellement fort pour être égale, sans parler des salaires… »

Le journalisme incarnant le quatrième pouvoir (après le législatif, le judiciaire et l’exécutif), il ne peut aspirer à être un véritable contre-pouvoir, selon elle. « Tu fais partie du pouvoir ! Tu es la quatrième patte de la table ! Ces pouvoirs fonctionnent selon des protocoles qu’on ne peut pas modifier et les médias s’insèrent là-dedans. Ils jouent dans les mêmes ligues que les trois autres. »

Elle déplore ces débats faussement objectifs : « Un peu pour le violeur, un peu pour la violée. » Tu as vu le dernier débat Trump-Clinton dimanche dernier ?

On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter

 

« L’objectivité n’existe pas ! Personne ne peut l’être. On ne peut faire abstraction de notre ADN. Même les robots ne sont pas objectifs, ils sont programmés. » Et Armande me parle de dégradation de l’espace public, notamment à cause de l’importance des réseaux sociaux. « Les échanges d’idées respectueux, c’était notre oxygène, à nous, les journalistes. » Elle évoque un journalisme désormais figé dans les intérêts des commanditaires, l’avis des avocats et les directives des assureurs. « Quand on s’appauvrit, on ne crache pas dans la soupe de celui qui nous fournit à manger. »

Et Le Devoir, osé-je ? C’est le seul journal qu’Armande lit par plaisir au Québec : « Un garde-fou, une consolation et notre bonne conscience. »

Me voilà à moitié rassurée…

La liberté de presse ? Quelle liberté ?

Présentée dans le cadre de la soirée des Amis du Devoir, en mai dernier, cette conférence sur la liberté de presse donne la parole à mon directeur Brian Myles sur le soutien nécessaire à la presse pour maintenir la vitalité et la vigueur du débat démocratique. Dans un second temps, j’y expose à mon tour mes réflexions sur un métier de plus en plus frileux, qui manque de moyens, où on « répète » plutôt que de chercher l’originalité de l’angle. Quant au journalisme d’enquête, il se fait de plus en plus rare. J’y aborde aussi la question du puritanisme ambiant, la langue de bois, provoquées par la fragilisation économique des médias. Si tout va comme prévu, ce n’est pas seulement José Bové qu’on tentera de refouler aux frontières, ce sera toute forme de dissidence qui trouble la seule religion à subsister : celle du cash.

Savouré les vidéos du faux journaliste Jonathan Pie (découvert grâce à Jean-Christophe Laurence de LP +), un comédien britannique qui s’amuse à dire vrai dans un monde fabriqué. Les médias en prennent pour leur rhume avec leur langue de bois et leur consensus mou où les pouvoirs sont bien servis. Off cam, Jonathan livre le fond de sa pensée sur une foule de sujets. Il rencontre un succès fou sur YouTube, rien d’étonnant. Le public a soif de vérités moins formatées. Ici, il commet un crime haineux ; je crois qu’il a même prononcé le mot pussy. 

 

Dévoré la lettre d’Helen Boaden dans l’Independant, il y a deux semaines. La directrice à la radio de la BBC (British Broadcasting Corporation) démissionne après 34 ans et critique le quatrième pouvoir. Elle s’inquiète de la direction empruntée par les médias, junkies de l’immédiat, délaissant l’analyse, l’enquête. Une nouvelle chasse l’autre, et encore plus aujourd’hui qu’hier, tout cela motivé par les clics et les « J’aime ». « Est-ce que cela a changé le zeitgeist journalistique pour tous ? », demande-t-elle ? Nous générons du trafic (heat) mais très peu de lumière.

   

Aimé les lettres de Josée Boileau adressées à une jeune journaliste. L’ex-rédactrice en chef au Devoir n’aurait pu écrire ce livre en poste ; elle aurait peut-être écorché des ego. Comme toujours, ce sont les défroqués ou les retraités qui ont le plus de liberté. Une analyse fine de nos médias et des défis qui attendent les nouvelles recrues. Un regard nécessaire sur le passé et une grande lucidité quant à l’exercice de ce métier en pleine révolution. Josée Boileau a reçu hier, jeudi, le prix Hélène Pedneault remis par la Société Saint-Jean-Baptiste pour sa contribution exceptionnelle à l’avancement des femmes au Québec.



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