Les forces rebelles croient pouvoir prendre la capitale d'ici deux semaines - Objectif: Port-au-Prince

Jean-Bernard Prevalis, un homme soupçonné de violence contre les opposants au régime de Jean-Bertrand Aristide, a été arrêté par des soldats rebelles, hier, à Cap-Haïtien.
Photo: Agence Reuters Jean-Bernard Prevalis, un homme soupçonné de violence contre les opposants au régime de Jean-Bertrand Aristide, a été arrêté par des soldats rebelles, hier, à Cap-Haïtien.

Cap-Haïtien, Haïti — Après la prise de Cap-Haïtien, objectif Port-au-Prince. Les rebelles ont affirmé leur intention de prendre le contrôle de la totalité d'Haïti d'ici «moins de 15 jours», alors que les habitants se livraient hier à des représailles et à des pillages dans la deuxième ville du pays, dans le nord.

Sur le plan diplomatique, les États-Unis ont obtenu que l'opposition, qui continue d'exiger le départ du président Jean-Bertrand Aristide, repousse de 24 heures sa réponse sur le plan de paix élaboré par la communauté internationale. Les dirigeants de l'opposition devaient initialement se prononcer sur le plan de paix hier à 17h (22h GMT), mais le secrétaire d'État américain Colin Powell leur a téléphoné pour leur demander de repousser cette annonce, ce qu'ils ont accepté.

Du temps pour Powell

Lors d'une conférence de presse Evans Paul, l'un des responsables de la coalition, a estimé que ce délai «donnera peut-être à M. Powell un peu plus de temps pour reconsidérer sa position [...] et nous donner les assurances dont nous avons besoin». Accepté samedi par le président haïtien, le plan international prévoit la nomination d'un nouveau premier ministre et la formation d'un nouveau gouvernement devant préparer la tenue d'élections, mais pas la démission d'Aristide réclamée par la coalition d'opposition.

Alors que le régime d'Aristide est de plus en plus acculé, un contingent de cinquante marines américains est arrivé sur place pour assurer la sécurité de l'ambassade tout en assurant ne pas vouloir pour le moment évacuer leur personnel diplomatique de l'île. Le Canada, interrogé sur un envoi de troupes, a indiqué étudier «toutes les options». À Paris, le ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a conseillé quant à lui aux Français «qui n'ont pas de raison d'être présents» à Haïti de partir en raison de la recrudescence des combats. «Nous sommes convaincus qu'aujourd'hui, tous ceux qui n'ont pas de vocation à être présents sur place ne doivent pas rester», a-t-il dit.

La pression s'est accentuée sur l'opposition qui devait initialement donner sa réponse sur le plan de paix international hier à 17h. Mais la coalition a ensuite dit qu'elle n'accepterait pas de projet ne prévoyant pas la démission du président Jean-Bertrand Aristide. Selon eux, sa démission est la seule solution pour ramener le calme en Haïti, secoué par une insurrection armée depuis début février qui a fait une soixantaine de morts et plusieurs centaines de blessés.

La communauté internationale (États-Unis, France, Canada, Organisations des États américains et Caricom, la communauté des pays de la Caraïbe) a soumis à l'opposition une version amendée de son plan initial intégrant des «garanties» internationales. Le texte amendé laisse la porte ouverte à l'examen d'un départ du président haïtien si ce dernier ne remplissait pas ses engagements, et prévoit le déploiement d'une «présence internationale» en matière de sécurité en Haïti afin d'accompagner une normalisation de la situation, selon des diplomates.

«Le départ de Jean-Bertrand Aristide reste le premier élément pour trouver une solution à la crise», ont déclaré les dirigeants de l'opposition hier soir. En début de journée, il n'avaient pas dit «non» au plan international, mais ils avaient présenté un «contre-plan» prévoyant un départ du pouvoir le 18 mars d'Aristide, dont le mandat s'achève en février 2006.

Evans Paul a assuré que l'opposition restait sur sa position. Le premier ministre haïtien Yvon Neptune a de son côté appelé la communauté internationale à l'aide pour sauver Haïti «des terroristes qui sèment la violence et la mort» et a exhorté la coalition d'opposition à accepter le plan de paix international.

Barricades et violences

Pour empêcher la progression des rebelles jusqu'à Port-au-Prince, des centaines de partisans armés du président Jean-Bertrand Aristide, de plus en plus nerveux, ont installé une dizaine de barricades enflammées le long de la route venant du nord, à proximité de l'aéroport international. Les insurgés ont de leur côté coupé les lignes de téléphone à Cap-Haïtien pour empêcher tout contact avec la capitale.

Après la prise de Cap-Haïtien, deuxième ville du pays, plus grande victoire depuis le début de l'insurrection, la rébellion contrôle désormais la moitié d'Haïti. De sources proches du gouvernement, plusieurs ministres auraient demandé à leurs amis des endroits où se réfugier en cas d'attaque contre la capitale. Une bombe artisanale a explosé dans la nuit de dimanche à hier lors du Carnaval, en plein centre-ville, tuant un adolescent et blessant deux autres personnes, ont rapporté les radios.

À Cap-Haïtien, où on continuait à entendre des échanges de tirs, les rebelles ont commencé à arrêter des partisans présumés d'Aristide. Principales cibles de la «chasse» en cours, les «chimères», ces miliciens qui ont terrorisé la population.

La ville était par ailleurs en proie au pillage, les habitants s'emparant notamment de 800 tonnes de vivres dans un entrepôt du Programme alimentaire mondial (PAM), selon Andrea Bagnoli, de l'agence onusienne. «Nous avons tous faim», a confié Jean-Luc, 11 ans, avec ses quatre sacs de riz de 50 kilos, volés au port, ficelés sur son vélo.

Fort de la principale victoire depuis le début de l'insurrection, le chef des rebelles jugeait impossible de stopper ces pillages, accusant le gouvernement d'Aristide d'avoir affamé la majorité des huit millions d'Haïtiens. Toutefois certains rebelles ont été vus ensuite alors qu'ils tentaient de chasser les pillards du port de la ville.

La population a aussi incendié la maison du maire, Wilmar Innocent et manifesté son hostilité au régime, des milliers de personnes défilant en scandant: «Aristide, fous le camp».