Épuisement des réserves d'eau - Hydro-Québec appliquerait le mauvais remède

La faiblesse des réserves d'eau d'Hydro-Québec montre que «la société d'État a fondamentalement un problème d'énergie, mais qu'elle y répond par un ajout de puissance avec le Suroît, un ajout qui a le désavantage de contribuer à la pollution et au réchauffement du climat. La réponse à ce problème est évidente maintenant que le problème est bien posé: il faut qu'Hydro-Québec s'oriente rapidement vers des programmes d'économie d'énergie et un développement massif de notre énergie éolienne, ce qui lui permettra de reconstituer les réserves d'eau de ses barrages.»

C'est ce qu'a affirmé hier au Devoir Réal Reid, un chercheur à la retraite de l'Institut de recherche en électricité du Québec (IREQ), la filiale recherche d'Hydro-Québec où il a été longtemps responsable du dossier éolien. C'est à ce titre que Réal Reid a préparé notamment ce qui a failli devenir le parc éolien des Îles-de-la-Madeleine dans les années 80 en remplacement des diesels polluants finalement installés. Il a aussi présidé l'Association canadienne de l'énergie éolienne en 1991. Chercheur de réputation internationale, M. Reid a aussi été invité comme témoin expert dans la cause qui a conduit la Régie de l'énergie à proposer à Québec un programme de 1000 MW d'éolien en 10 ans, aujourd'hui autorisé.

Pas de nouvelles centrales

«Si on jumelait la capacité d'entreposage des réservoirs hydroélectriques actuels avec l'énergie de plusieurs mégaparcs éoliens, on pourrait littéralement entreposer cette énergie qualifiée de variable pour la régulariser, affirme Réal Reid. Et avec la réserve d'énergie ainsi constituée, le Québec n'aurait pas besoin de construire un seul nouveau barrage avant plusieurs décennies. Avec des réservoirs bien gérés, il pourrait augmenter la puissance électrique de ses centrales sans toucher à de nouvelles rivières.» «Avec le Suroît, ironise le chercheur, Hydro-Québec fait penser à quelqu'un qui voudrait aller de Montréal à Québec, mais qui se rend compte qu'il a tout juste assez d'essence pour se rendre à Drummondville.

Paniqué, il pense régler son problème en modifiant le moteur de sa voiture, dont il fait remplacer le quatre cylindres par un gros huit. Résultat, il ne pourra même plus dépasser Saint-Hyacinthe...»

Les barrages, explique Réal Reid, sont comme le réservoir de la voiture: on y trouve la réserve d'énergie. Si le moteur est gros, gourmand et fortement sollicité, le réservoir sera vide après une courte distance. En électricité, si on produit tout le temps à pleine puissance, on va vider un barrage plus vite que si on produit plus modestement, en se réservant l'option d'utiliser la pleine puissance en urgence. La puissance des turbines est comme celle des moteurs de voiture: plus on en exige de puissance, de mégawatts, plus le réservoir se vide rapidement de son énergie, dont la réserve est exprimée en térawatts.

Réponse à un gros problème

L'énergie éolienne, explique Réal Reid, répond parfaitement aux problèmes actuels d'Hydro-Québec parce que, si le vent est aléatoire, il fournit une quantité d'énergie d'une façon plus constante d'une année à l'autre que les précipitations. L'écart-type dans les apports annuels d'eau se situe autour de 10 % alors que le vent est plus constant, avec un écart-type de 5 %, explique le chercheur à la retraite.

Ce dernier a calculé qu'on pourrait remplacer les 960 MW du Suroît par un mégaparc éolien de 2100 MW capable de produire sur une base annuelle les mêmes 6,5 TWh d'énergie, sans les 2,25 millions de tonnes de gaz à effet de serre. Et sans variation de prix de la matière première. Sur 20 ans, dit-il, le mégaparc éolien coûterait 1,5 milliard de moins à Hydro-Québec parce que le vent ne coûte rien, comme l'eau, augmentant d'autant ses revenus. Réal Reid a appliqué au prix actuel du gaz l'indice d'inflation Nymex. Or, dit-il, les coûts d'exploitation du Suroît vont augmenter beaucoup plus si, comme l'affirment experts et prévisionnistes de la banque centrale des États-Unis, la vogue du gaz là-bas fait doubler les prix d'ici à cinq ans.

«Les kilowatts du Suroît pourraient bien coûter alors 10, 12 cents et peut-être davantage», dit-il.

Réal Reid récuse carrément les propos de dirigeants d'Hydro-Québec qui présentent l'éolien comme une énergie peu fiable, variable.

«C'est parce qu'ils ont tout fait pour qu'il en soit ainsi au Québec alors que, partout ailleurs, la régularisation de l'énergie éolienne est un fait quotidien et permet d'optimiser davantage le rendement économique de la filière. Hydro-Québec accule l'éolien à l'instabilité en empêchant depuis des années sa gestion intégrée — ou en couple, si l'on veut — avec les réservoirs hydroélectriques. C'est là qu'est le problème. Aux États-Unis, les producteurs d'éolien signent des contrats de vente d'énergie ferme, constante avec les distributeurs, qu'ils approvisionnement, qu'il y ait du vent ou pas.»

L'exemple américain

Bonneville Power, explique Réal Reid, est une société d'État fédérale américaine qui produit presque autant d'hydroélectricité qu'Hydro-Québec. C'est le seul géant comparable au nôtre sur le continent et peut-être ailleurs dans le monde, grâce notamment à sa chaîne de barrages sur le fleuve Fraser. Or Bonneville Power offre aux producteurs d'éolien le service du «firming up» ou de la régularisation de puissance. Au lieu d'envoyer son électricité variable au client qui a besoin de rendement constant, explique Réal Reid, le producteur d'éolien fait transiter son énergie chez Bonneville. S'il dépasse les besoins de son client, Bonneville utilise le reste à la place de son hydroélectricité pour ses propres clients. Elle crédite alors le producteur d'éolien pour ce surplus. Quand Bonneville doit sortir cette énergie entreposée, lorsque les éoliennes sont au point mort ou en rendement réduit, l'énergie est déduite du crédit accumulé précédemment.

«Avec ce système, qui coûte au producteur éolien entre 0,15 cent et 0,5 cent du kWh, ou 1,50 $ à 5 $ du mégawatt-heure», précise Réal Reid, Bonneville peut en quelque sorte ressortir une ou deux semaines plus tard de l'énergie éolienne qui lui a été envoyée par un producteur. Pour faire la même chose ici, il faudrait que Québec oblige Hydro Production à acheter toute l'énergie éolienne disponible. Hydro pourrait facturer comme Bonneville Power le producteur d'éolien, qui pourrait vendre son énergie régularisée en touchant la prime d'énergie verte s'il vend aux États-Unis. Les producteurs éoliens deviendraient alors des concurrents d'Hydro-Québec et des producteurs thermiques dans les appels d'offres autorisés par la Régie de l'énergie...

Profiter du trou

Réal Reid insiste sur un autre aspect du dossier: «Si Hydro-Québec remplaçait le Suroît par un mégaparc de 2100 MW d'éolien, il obtiendrait environ la moitié de la puissance installée sous forme d'énergie ferme ou de base, une constante statistique ailleurs dans le monde, en Californie comme au Danemark.» Cela fournirait en somme quelque 1000 MW de façon presque permanente si les machines étaient judicieusement éparpillées dans la nature.

Hydro-Québec, ajoute ce chercheur qui a déjà travaillé chez Pratt & Whitney sur des turbines à gaz, pourrait aussi augmenter la puissance de base de son mégaparc éolien en installant un troisième groupe turbine-alternateur de 440 MW à la centrale SM-3.

«Le trou est déjà creusé», dit-il, de sorte que l'installation des équipements ajouterait environ 150 millions ou 0,2 cent du kWh au mégaparc éolien. Le réservoir de cette centrale hydroélectrique de la Côte-Nord a été prévu pour accueillir beaucoup d'eau, car on pensait y dériver une partie des eaux du bassin versant voisin, celui de la Moisie.
2 commentaires
  • Serge Brosseau - Abonné 24 février 2004 09 h 48

    Pourrait-on aussi exploiter l'énergie solaire.

    L'article sur l'utilisation de l'énergie éolienne est fascinant. Dans le même ordre d'idée, pourquoi ne pas explorer l'énergie solaire pour combler nos besoins en électricité. Pourquoi l'Hydro ne devient-elle pas aussi spécialiste d'une énergie aussi constante que celle du soleil. Les spécialistes pourrait-ils explorer cette avenue tès prometteuse.

  • gbernier10@hotmail.com - Inscrit 24 février 2004 15 h 09

    J'attends des réponses

    Depuis le début de la saga du Suroît, on nous présente d'autres alternatives fort intéressantes comme l'énergie éolienne. Mais pourquoi les décideurs ( M. Caillé et le gouvernement ) s'entête t'il avec des énergies polluantes. Il me semble que c'est simple. On a le choix entre une énergie polluante qui coûte plus cher et une énergie propre qui coûte moins cher. Quelqu'un peut-il m'expliquer?