Ode à la femme libre

«Yo, Carmen»
Photo: María Pagés «Yo, Carmen»

« Je ne veux pas d’une vie superficielle, je veux MA vie », a déclaré María Pagés en français à la foule, dans un court monologue assumé sur le féminisme, thème de sa nouvelle création. Célébrée pour le côté théâtral de ses spectacles et son interprétation toujours très incarnée, la grande danseuse de flamenco n’a pas fait d’exception jeudi soir. Yo, Carmen, qu’elle présente à la Place des Arts jusqu’à samedi à l’invitation de Danse Danse, avait des allures de comédie musicale, mêlant danse et théâtre sur une trame sonore faite de poèmes parlés et chantés en diverses langues, d’écrivaines telles Yourcenar, Atwood et Maria Zambrano. Une ode à la femme dans une mise en scène originale, se déclinant en dix tableaux contrastés, dont quelques clins d’oeil amusants à l’opéra-comique Carmen, de Georges Bizet, et quelques mélodies populaires jouées par sept musiciens sur scène.

Mais loin de l’oeuvre littéraire de Prosper Mérimée, dont s’est inspiré Bizet, et que María Pagés trouve misogyne, la Carmen qu’elle incarne sur la scène avec ses six danseuses (et un danseur qui fait une très brève apparition au début) s’avère un vibrant plaidoyer féministe. L’image de la Carmen en femme fatale et objet de désir est refaçonnée pour révéler la femme libre, moins sexuelle que sensuelle, moins bohème que femme en pleine possession de ses moyens.

Ainsi donc, Carmen — prénom très commun en Espagne — ne représente pas seulement la grande María Pagés, mais bien toutes les femmes. Celles qu’elle veut libérer, à qui elle donne une voix, et surtout le droit d’être comme elles sont. L’enfant et la mère (avec castagnettes), la femme qui s’instruit, la ménagère (thème servi par une alegría originale dansée avec tabliers et balais), jusqu’à la femme tout en puissance et en grâce, qui s’épanouit et se libère de ses chaînes — magnifique tableau final des sept femmes drapées de mauve, tout en grâce et en force.

Dans Yo, Carmen, l’artiste accomplie à l’orée de la cinquantaine s’amuse d’ailleurs beaucoup avec les contrastes, dont celui entre la féminité — les corps qui ondoient en douceur, les bras longs et graciles de la danseuse, l’amplitude des mouvements et des jupes qui virevoltent — et la force — les pieds qui martèlent le sol et les arrêts brusques qui semblent dire « basta » et la puissance des gestes retenus dans une chorégraphie dépouillée où elle danse toute de noir vêtue, en pantalon.

Vers la modernité

Le flamenco est une danse traditionnelle mais que la danseuse, formée à l’école d’Antonio Gadès, ancre à sa manière dans la modernité. Si ses collaborations des dix dernières années avec notamment Sidi Larbi Cherkaoui et Mikhaïl Barychnikov l’ont amenée à explorer le contemporain, María Pagès demeure la reine du flamenco d’ensemble et grand public. Récompensée de prestigieuses distinctions de partout dans le monde, elle est d’ailleurs l’une des rares artistes de flamenco à pouvoir remplir la salle Wilfrid-Pelletier trois soirs.

Ne craignant pas le métissage des styles, le génie de l’artiste flamenca n’est pas dans la réinvention de la forme — le canevas est une succession de tableaux baignés de musique et de poésie semblable à son dernier spectacle à Montréal en 2013 — mais dans la recherche et la proposition artistique et l’âme qu’elle infuse dans chacun de ses gestes. On lui pardonne aisément quelques effets de mise en scène et une symbolique parfois peu subtile tant sa démarche est sincère et noble. Et il y a trop de beauté et d’émotions pour ne pas tomber sous le charme de María Pagès, son incroyable présence scénique aidant, de même que la technique irréprochable de ses danseuses. Le public s’est visiblement régalé et a servi, à María Pagès et à compagnie, des applaudissements nourris.

Yo, Carmen

Création de Maria Pagès, présentée à la Place des Arts, les 29 et 30 septembre et le 1er octobre.