Guido Molinari, 1933-2004 - Essentiellement libre

Guido Molinari, 1933-2004
Photo: Jacques Grenier Guido Molinari, 1933-2004

Avec son nez busqué, son menton fort et son verbe haut, il avait déjà le profil d'un homme qui laisserait sa marque. Ses tableaux aux couleurs pures et aux formes résolument abstraites en auront fait un artiste imposant dans l'histoire de l'art du Québec. Guido Molinari s'est éteint samedi à l'âge de 70 ans. Il souffrait d'un cancer depuis plusieurs mois. Sa mort, il l'attendait, c'est tout juste s'il ne l'avait pas prévue.

«Il disait qu'il avait prévu mourir à 75 ans, mais qu'avec la vie qu'il avait menée, il serait bien le dernier à se plaindre de mourir plus vite», raconte le peintre Marc Séguin qui fut l'élève de Molinari alors qu'il enseignait à l'Université Concordia. Ce témoignage en dit long sur le personnage, dont on se souviendra sûrement autant que du peintre, du moins au sein de la communauté artistique montréalaise. «Il entretenait bien son mythe et son image, souligne M. Séguin. Il avait plus qu'une aura d'artiste. C'était un humaniste, et il savait qu'il avait tout eu pour lui: le marché de l'art, les commandes publiques...»

Le galériste Éric Devlin, qui a plus d'une fois exposé les oeuvres de Molinari, relève aussi ce double rôle d'artiste et d'homme public que jouait le peintre, et qui contribuait à en faire un acteur très important dans l'histoire de l'art canadien. «Il aimait la polémique, il avait le don de provoquer des débats, à tort ou à raison, confie-t-il. Pour lui, c'était important de discuter, ce qui est aujourd'hui impossible parce que tout le monde protège ses arrières, manigance pour avoir sa petite subvention ou son privilège», regrette-t-il.

Mais Molinari était également réputé pour ses colères. Conscient de la place qu'il occupait sur la scène artistique, il dénonçait souvent le peu de place faite aux artistes, bien qu'il n'ait jamais, pour sa part, manqué de tribunes. Son travail, enraciné dans l'automatisme de Borduas, mais radicalisé, a été exposé dans tous les musées importants du pays, de la Galerie nationale à Ottawa au Musée des beaux-arts de Montréal en passant par l'Art Gallery de l'Ontario. Sa période «sérielle» — séries de bandes colorées verticales — lui a aussi valu une notoriété internationale.

En tant que post-automatiste, Molinari appartient au groupe des «plasticiens» de la deuxième vague, se passionnant notamment pour le travail de Piet Mondrian et Jackson Pollock. De ses tableaux peints dans le noir au début des années 50 à ses fresques abstraites et géométriques aux couleurs vives, Guido Molinari n'a jamais renié l'héritage de Borduas, mais l'a critiqué souvent. Dans une entrevue accordée au Devoir en 1995, le peintre soulignait: «J'ai retenu de Borduas la notion de non-intentionnalité. Mais le geste lui-même demandait à être libéré de toute forme de censure. J'ai découvert que dans la spontanéité, sans vérification, l'automatisme gestuel produit une chaîne signifiante.»

Selon Éric Devlin, c'est cette liberté essentielle qui fait l'originalité et la qualité exceptionnelle de l'oeuvre de Molinari. «Il y a beaucoup de gens qui ont dit que son apport, surtout dans les années 60, n'avait pas été extraordinaire, relève-t-il. Mais les artistes auxquels on le comparait avaient une rythmique très arithmétique. Ce qui fait la puissance de Molinari, c'est qu'il introduit un désordre dans l'ordre, ce n'est pas une rythmique prévisible. Il a cette liberté que les artistes de l'art concret ne se permettaient pas. C'est là le grand apport de Molinari.»

L'aplomb du peintre dans ses choix de couleurs est aussi ce qui a fasciné l'artiste visuel Martin Boisseau, qui fut son assistant pour l'exécution de ses derniers grands tableaux — les dernières séries dites des damiers. «Il avait une compréhension assez phénoménale de la cohabitation des couleurs et de leur interaction, note-t-il. Je l'ai déjà vu arriver avec des pots de peinture préparés et je n'étais pas sûr du tout des couleurs choisies, mais quand le tableau était fait, ça fonctionnait très bien. Il avait toujours raison.»

Guido Molinari est né à Montréal en 1933. Ses oeuvres ont fait l'objet de quelque 50 expositions particulières et d'une centaine d'expositions collectives au Canada, aux États-Unis et en Europe. Maintes fois récompensé, il a notamment reçu le prix Paul-Émile Borduas en 1980 et le prix de la David E. Bright Foundation lors de la 34e Biennale de Venise. «C'est quelqu'un de très important, on ne le dira jamais assez, même s'il y avait des choses critiquables dans sa peinture», conclut Éric Devlin.