Haïti - L’insurrection progresse, la négociation piétine

La prise de Cap-Haïtien, deuxième ville du pays, par les rebelles a fait trois morts dont au moins deux parmi les partisans du président haïtien. Le commissariat et la prison, dont ont été libérés les prisonniers, ont été pillés puis incendié
Photo: Agence Reuters La prise de Cap-Haïtien, deuxième ville du pays, par les rebelles a fait trois morts dont au moins deux parmi les partisans du président haïtien. Le commissariat et la prison, dont ont été libérés les prisonniers, ont été pillés puis incendié

Cap-Haïtien — Les troubles persistent à Haïti, dont la deuxième ville, Cap-Haïtien, est tombée hier aux mains des insurgés. Au lendemain de l’acceptation par le président Jean-Bertrand Aristide d’un plan de paix présenté par la communauté internationale, les rebelles se sont emparés dans la journée de ce dernier grand bastion gouvernemental du nord d’Haïti.

«Je pense que dans moins de 15 jours, nous contrôlerons l’ensemble d’Haïti», a déclaré peu après Guy Philippe, le chef des rebelles, installé dans une chambre d’hôtel de Cap-Haïtien, tout en avalant d’un trait une bouteille de bière.
Près de lui dans cet hôtel, ses combattants, habillés en tenues de camouflage et munis de gilets pare-balles, étaient installés dans les fauteuils entourant la piscine de l’établissement, buvant également des bières et mangeant des plats de chèvre, poulet, riz et haricots.
Cette victoire laisse plus de la moitié d’Haïti hors du contrôle du gouvernement Aristide et la panique a commencé à gagner Port-au-Prince. Des sources proches du gouvernement ont confié à l’Associated Press que plusieurs ministres avaient demandé à des amis de leur trouver des endroits où se cacher en cas d’attaque sur la capitale.
Le chef rebelle Guy Philippe a promis de s’emparer de Cap-Haïtien et Port-au-Prince lors des festivités du carnaval qui doivent se terminer mardi soir. Il a déclaré à ses partisans que des rebelles se trouvaient déjà à Port-Prince, attendant son signal pour lancer l’assaut. Sur l’autoroute du nord de la capitale, les partisans d’Aristide ont incendié des barricades dimanche pour bloquer le passage.
La prise de Cap-Haïtien accroît par ailleurs la pression sur l’opposition, qui continue d’exiger le départ de Jean-Bertrand Aristide, mais a réservé sa réponse sur le plan de paix international jusqu’à aujourd’hui à 17h.
Samedi, au terme d’une rencontre avec une mission diplomatique emmenée par le diplomate américain Roger Noriega, Jean-Bertrand Aristide avait donné son accord au plan de paix international prévoyant un partage du pouvoir avec ses adversaires pour préparer la tenue d’élections. Le président haïtien a accepté la nomination d’un nouveau premier ministre et la formation d’un nouveau gouvernement, mais l’opposition continue d’exiger sa démission.
«Notre position est une position de principe, et toutes les pressions du monde ne nous feront pas changer d’avis», a souligné hier à l’AFP un des responsables de la plate-forme de la société civile et des partis de l’opposition, le socialiste Serge Gilles. «La communauté internationale propose un plan avec Jean-Bertrand Aristide, mais nous pensons que, plus Aristide passe de temps au pouvoir, plus la catastrophe devient imminente», a-t-il ajouté.
Le plan de paix international ne règle cependant pas le problème de la rébellion qui a éclaté aux Gonaïves, la quatrième ville du pays, le 5 février. Plus de 70 personnes ont été tuées depuis le début de l’insurrection, dont une quarantaine de policiers.
Hier, les rebelles ont attaqué Cap-Haïtien. Des insurgés rencontrés dans le centre-ville ont affirmé que leurs forces, environ 200 hommes, n’avaient rencontré que peu de résistance, sauf dans le secteur de l’aéroport, où huit personnes ont été tuées, selon eux, dans des combats avec des partisans armés du président Jean-Bertrand Aristide.
Depuis quelques jours, les policiers de la ville s’étaient retranchés dans le principal commissariat de la ville, abandonnant les rues aux partisans armés d’Aristide. Ces derniers ont réquisitionné un avion hier. Des témoins ont rapporté que parmi ceux qui avaient pris la fuite figuraient sept policiers et l’ancien parlementaire pro-Aristide Nawoum Marcellus, dont la station Radio Africa incitait à la violence contre les adversaires du président haïtien.
Dans la ville, plusieurs milliers de personnes scandant «À bas Aristide!» ont suivi un convoi d’une quarantaine de rebelles dans huit véhicules. «Nous sommes libres», chantait la foule, en arrachant les portraits du président des murs.
Des journalistes ont vu trois cadavres dans les rues de la ville et des médecins ont rapporté qu’une fillette de douze ans avait été tuée par balle. Au moins un rebelle a été blessé.
Au milieu du chaos, des milliers de personnes ont convergé vers le port, où les conteneurs ont été pillés. Auparavant, le quartier général de la police a été mis à sac. Des adolescents paradaient coiffés de képis de policiers et de gilets pare-balle, tandis que des pillards emportaient armes, machines à écrire, matelas ou même portes. Les locaux de la station Radio Africa, de Marcellus, ont aussi été vidés.
Louis-Jodel Chamblain, l’un des chef d’un escadron de la mort qui a tué des centaines de personnes, se trouvait dans la ville.
Présenté comme le chef des rebelles, Guy Philippe, ancien chef de la police de Cap-Haïtien, menaçait depuis plusieurs jours d’attaquer la ville, divisée entre partisans et adversaires du président Aristide. Ancien officier de l’armée haïtienne démantelée, Guy Philippe avait ensuite été nommé par le président Aristide à la tête de la police de Cap-Haïtien. Accusé de préparer un coup d’Etat, il avait pris la fuite en 2000.
En septembre 1991, l’armée avait renversé Jean-Bertrand Aristide, premier président élu démocratiquement en Haïti, investi huit mois plus tôt après près de 30 ans de dictature de la famille Duvalier. Les États-Unis étaient intervenus militairement en 1994, avec l’envoi de 20 000 troupes en Haïti, pour restaurer Aristide à la présidence.