Croix couchée, croix dressée

On me dira que tout est rentré dans l’ordre. Que le maire Coderre a délié les cordons de sa bourse et promis de verser sa subvention de 10 000 $ aux commissaires liés à la réplique de La croix du mont Royal du défunt Pierre Ayot, à placer au pied de la montagne, après premier refus frileux.

À l’heure des Jeux olympiques de 1976, le maire Drapeau avait déjà jugé indécente cette croix penchée, qu’il fit démanteler avec d’autres oeuvres de la série Corridart. Autres temps… oups ! On le croyait !

Affaire classée ! Pas si vite ! Cette histoire ressemble aux poupées russes qui en dévoilent de plus discrètes cachées dans leur bedon. La volte-face s’explique sans doute par la crainte du maire de s’enfoncer dans une situation ridicule en dégénérescence aiguë, mais après avoir jonglé avec toutes sortes de mobiles plus obscurs, de symboles profilés en amont, d’un passé faisant ombre au présent, d’intérêts économiques aussi.

Que l’art qui touche de face ou de profil au religieux cause encore tant d’émois dans un Québec à l’ADN imbibé d’eau bénite, montre qu’il est temps d’affronter les séquelles du catholicisme, bonnes ou mauvaises, en chacun de nous, quelles que soient nos croyances.

Rappelons que les commissaires de l’expo avaient rejeté du revers de la main la solution du maire de déplacer la croix couchée de Pierre Ayot, copie horizontale de celle qui trône debout au sommet du mont Royal, au parc Émilie-Gamelin.

La solution pouvait paraître tentante, facile en tout cas. Dangereux, quand même, d’envoyer dans un lieu de rassemblement classé « jeune » tout objet d’art portant les couleurs d’une contestation présente ou future. Alerte à la ghettoïsation du carré de sable ! Ici, on revendique. Pas ailleurs ! Compris, les enfants !

Le contrôle, c’est aussi vouloir parquer tous les fauteurs de trouble, humains et inanimés, dans leur petite case consacrée, afin de les garder à l’oeil.

Voici l’oeuvre d’Ayot rebâtie, bientôt face au mont Royal, le temps d’une exposition, croix couchée devant croix dressée, l’une prenant tout son sens à toiser l’autre. Pour justifier son premier refus, le maire Coderre avait évoqué des considérations de délicatesse par rapport aux Hospitalières de Saint-Joseph logées près du site où allait s’ériger la croix fatiguée. Pas de ça devant les saintes femmes !, lesquelles n’avaient rien contre, vérification faite, rompues depuis les années 60 au sens d’une croix couchée. La « délicatesse » municipale prenait des airs de censure, écho 40 années plus tard à une même oeuvre démantelée, d’un maire à l’autre, dans un Montréal apparemment figé dans le temps, comme l’exprimait mon collègue Fabien Deglise dans nos pages lundi dernier : hauts cris d’artistes, de journalistes et de citoyens éberlués. Puis recul, donc.

Jeux diplomatiques

Mais les temps changent tout le même. Et grattez un peu… En mai dernier, on l’apprenait sous annonce du maire lui-même : pour des raisons de préservation patrimoniale, le couvent, le musée, trois chapelles, des jardins et des bâtiments de service des Hospitalières, angle des Pin et du Parc, allaient passer aux mains de la Ville.

Bonne nouvelle, que cette décision municipale de rendre ces terrains ombragés et fleuris d’accès public, sans dénaturer l’histoire des Hospitalières. Le maire a sans doute souhaité dans cette affaire de croix d’Ayot ménager ses partenaires, en transactions de dernière heure, le « manque d’acceptabilité sociale » cachant des mobiles diplomatiques. Il a dû s’attacher aux religieuses aussi, y imbriquant ses souvenirs d’antan. L’excommunication d’une oeuvre se nourrit d’ingrédients divers, plus ou moins digérés.

La plupart des Montréalais apprécient la vraie croix du mont Royal, comme vestige historique d’un Montréal qui égrenait son chapelet à l’unisson du cardinal Léger. Sa version couchée par Ayot, conçue il y a 40 ans, illustrait pour sa part le rejet des interdits religieux à la Révolution tranquille. Croix sur croix et symboles en deux temps ; on se croirait dans la mise en abyme du Jésus de Montréal de Denys Arcand, où la crucifixion jouée réveillait les fantômes de sa version évangélique.

En filigrane de cette tragicomédie se profilent des considérations dramatiques : ce patrimoine religieux qui passe de main à main, pour le meilleur ou pour le pire. Tandis les communautés religieuses se départent de leurs biens, certains projets d’acquisitions paraissent moins heureux que d’autres. Va pour la sauvegarde des terrains et jardins des Hospitalières, mais ailleurs, souvent…

Si les communautés religieuses, sous généreuses exemptions fiscales, ont pu entretenir au long des siècles, même en ville, d’immenses propriétés bâties ou verdoyantes, elles cèdent, dans leurs rangs cacochymes, les dernières encore debout. Transformés en condos, voués au pic des démolisseurs, couvents, églises, hôpitaux, etc. emportent notre mémoire collective avec eux. Entre autres messages entrelacés, c’est ce que cette croix couchée nous répète à son tour.

4 commentaires
  • Lucien Cimon - Abonné 29 septembre 2016 09 h 45

    Belle leçon de lucidité politique.
    Merci.

  • Jean-Paul Garnier - Inscrit 29 septembre 2016 12 h 43

    De l'art ?

    Charkaoui, ses voilées, ses barbus, doivent rigoler comme des fous !

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 29 septembre 2016 16 h 14

    Croix abattue

    Une croix abattue au sol, c'est de la provocation inutile.

    Qu'arriverait-il si c'était un buste de Mahomet?

  • Hélène Paulette - Abonnée 29 septembre 2016 21 h 52

    Croix abattue?

    mais cette croix n'est-elle pas aussi celle du calvaire?