Hydro justifie la pertinence du Suroît

Les réservoirs d'Hydro-Québec sont en déficit constant depuis 1991 et le manque d'eau est de plus en plus important depuis 2000. De plus, ces problèmes d'hydraulicité surviennent alors que la consommation d'électricité explose dans la province. Ces deux facteurs démontrent que la centrale au gaz du Suroît «est pleinement justifiée» si le Québec veut continuer d'avoir des tarifs d'électricité abordables. C'est ce qu'Hydro-Québec révèle dans les documents remis hier soir à la Régie de l'énergie en vue de la consultation qui débutera en mai sur le controversé projet de la société d'État.

Fait sans précédent, Hydro-Québec consent à ouvrir en partie ses livres et à faire état de la production de ses barrages, elle qui a toujours refusé de le faire pour des raisons de concurrence. Ainsi, de 1991 à 2003, Hydro a subi un déficit cumulatif de 109 térawatts-heure (TWh). De ce nombre, 40 TWh de déficit ont été enregistrés depuis 2000. Uniquement en 2003, le déficit aura été de 24 TWh. Les barrages sont donc incapables de produire à pleine capacité.

Hydro ne prévoit d'ailleurs aucune amélioration à court terme car si les réservoirs contenaient l'équivalent de 96,2 TWh début 2003, la société d'État prévoit une capacité de 75,1 TWh en 2004. Ce n'est toutefois pas le niveau le plus faible observé à ce jour puisque les années 1992 (74,1 TWh), 1998 (74,8 TWh) et 1999 (72,5 TWh) ont affiché de pires niveaux d'eau. Les meilleures années ont été 1995 (108,6 TWh), 2000 (107,9 TWh) et 2002 (103,5 TWh).

Les niveaux d'eau aux allures de montagnes russes compliquent drôlement la tâche de «gestion des risques» d'Hydro, surtout que la demande d'électricité augmente rapidement. «L'année 2003 illustre bien cette nouvelle situation», écrit Hydro-Québec Production dans un document de 24 pages. «La croissance de la demande au Québec en 2003 [se situe] à près de neuf TWh de plus qu'en 2002 et sept TWh de plus que les prévisions pour 2003 établies à l'automne 2002. Cela fait en sorte de presque éliminer les sorties nettes des réservoirs pour les ventes de court terme [exportations] hors Québec.» La société d'État affirme avoir exporté seulement 1,4 TWh de ses réservoirs.

Hydro-Québec Distribution souligne que la demande d'électricité augmente en moyenne de 2,2 % par année depuis 1988, et plus particulièrement depuis 2001, alors que la croissance est bien supérieure à celle anticipée. Conséquence: le volume de l'électricité patrimoniale, l'énergie rendue disponible pour la consommation québécoise à un coût fixe très bas, sera atteint cette année. Pour combler son déficit, la société d'État devrait alors compter sur la future centrale thermique de TransCanada Energy à Bécancour ainsi que sur «des approvisionnements à court terme» auprès de fournisseurs qui vendent au prix du marché. Or les possibilités d'importations autour du Québec sont limitées «et provoquent aussi une production de gaz à effet de serre à la source» puisque l'énergie provient souvent de la filière thermique hors du Québec, précise la société d'État.

Hydro-Québec affirme donc ne plus avoir de «flexibilité et de marge de manoeuvre». Il faudrait attendre 2008-09 pour retrouver un coussin confortable entre la capacité et la demande grâce aux nouveaux projets mis en branle depuis 1997, notamment Eastmain, Péribonka, Chute-Allard, etc. Le calendrier de mise en service est toutefois «compressé au maximum», ce qui force Hydro à trouver des solutions de rechange pour répondre à la demande, dit-elle.

Le projet du Suroît, quant à lui, devrait être mis en service en novembre 2006 si tout va bien. Avec le Suroît, Hydro estime qu'elle aura la marge de manoeuvre requise pour répondre à la demande. «Ce projet demeure pleinement justifié en regard des besoins des marchés de l'électricité au Québec et à l'extérieur, comme le concluait le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) en janvier 2003, écrit Hydro. Depuis l'analyse du BAPE, l'année 2003 n'a fait que confirmer et amplifier la justification énergétique du Suroît.»

Pour respecter les délais du projet, les étapes doivent être franchies sans embûche, ce qui n'est pas le cas actuellement avec la contestation populaire. Une situation qui agace visiblement André Caillé, président d'Hydro-Québec, qui rencontrait jeudi les éditorialistes de divers médias. C'est que la haute direction d'Hydro a toujours tenu à ce que les projets soient menés avec l'accord des partenaires locaux. Or la levée de boucliers à Beauharnois, là où la centrale doit être implantée, ralentit les démarches de la société d'État.

De plus, Hydro révèle que les incertitudes liées au projet indisposent son partenaire américain, General Electric (GE), qui devait fournir la technologie et prendre le contrôle de la centrale. «Hydro-Québec Production a été avisée par GE au cours des derniers jours qu'en raison de l'incertitude qui entoure le projet du Suroît, GE recherchera activement un site alternatif de lancement pour sa technologie en Amérique du Nord. Le cas échéant, les conditions qui permettaient à Hydro-Québec Production d'accéder à cette technologie améliorée à des conditions avantageuses et en assumant peu de risques pourraient ne plus être accessibles», estime la société d'État.

Hydro-Québec est bien consciente que la grogne populaire provient de Kyoto et du respect des engagements du Canada — et du Québec — envers l'environnement. «La question très légitime des gaz à effet de serre (GES) produits par le projet et de son impact sur les engagements du Québec en regard du protocole de Kyoto demeure», concède Hydro.

Pour remédier à la situation, André Caillé a soutenu jeudi que la solution se trouve du côté de la centrale thermique de Tracy. Cette dernière, qui doit être utilisée en période de pointe seulement pour combler un besoin urgent, tourne à plein régime à l'heure actuelle, comme cela a été le cas tout au long de l'année 2003. Si le Québec ne se dégage pas de marge de manoeuvre, il faudra que cette centrale extrêmement polluante continue sur son élan pour répondre à la demande, soutenait le président d'Hydro-Québec.

Or la centrale de Tracy est bien plus dommageable pour l'environnement que le Suroît. Tracy a une capacité maximale de 2,6 TWh. Quand elle fonctionne à fond, elle produit 1,9 million de tonnes de CO2, 4200 tonnes de NOx et 18 000 tonnes de SO2. Le tout en un an.

À titre de comparaison, le Suroît produirait 6,5 TWh à pleine capacité. Les émissions de CO2 se chiffrent à 2,25 millions de tonnes, celles de NOx à 290 tonnes et celles de SO2 à 60 tonnes seulement. Ceci fait dire à la direction d'Hydro que le choix environnemental entre les deux centrales se porte naturellement vers le Suroît.

La différence négative de CO2 serait comblée par l'achat de crédits environnementaux une fois la politique canadienne sur Kyoto mise en application. Les activités d'Hydro-Québec dans l'énergie éolienne à ce moment-là pourraient facilement permettre à Hydro-Québec d'acheter les crédits et d'atteindre ainsi les objectifs de Kyoto. C'est la solution que développait André Caillé lors de la rencontre éditoriale avec Le Devoir jeudi.

Dans un document déposé par Hydro-Québec Distribution, on aborde également la question de l'économie d'énergie possible dans les années à venir. Une option que les groupes environnementaux poussent très fort. Hydro s'engage «à maintenir des efforts importants en matière d'efficacité énergétique» et à développer de nouvelles «options de gestion de consommation». Le document montre toutefois que c'est un scénario alternatif pour Hydro-Québec et que le plan A du Suroît reste la priorité absolue.

Hydro-Québec se félicitait de son ouverture hier. «La Régie de l'énergie en avait besoin pour faire son analyse et on a jugé qu'il était nécessaire et requis, pour le bon déroulement de l'audience, de mettre à la disposition des gens toute cette information-là pour qu'ils aient un portrait complet», a expliqué la porte-parole d'Hydro-Québec Production, Élise Proulx.