L’inévitable collision

Les sautes d’humeur de Gaétan Barrette font maintenant partie du paysage. Ainsi, en dévoilant à La Presse la lettre qu’elle lui a adressée le 6 septembre dernier, son homologue fédérale, Jane Philpott, aurait joué « un jeu politique indécent » pour s’attribuer indûment le mérite de l’abolition des « frais accessoires » que les médecins imposent illégalement depuis des décennies. Comble de perfidie, Ottawa pourrait imposer une pénalité de 80 millions de dollars au Québec pour les frais qui ont été perçus depuis 2014-2015.

Bien sûr, Mme Philpott fait de la politique, mais il est difficile de reprocher à une ministre fédérale de vouloir faire respecter la Loi canadienne sur la santé, qui interdit formellement la surfacturation. S’il y a quelque chose d’indécent dans cette histoire, c’est plutôt qu’Ottawa ait laissé les médecins détrousser les usagers des services de santé pendant tant d’années avec la bénédiction de Québec.

Jusqu’à son étonnante volte-face de la semaine dernière, M. Barrette lui-même ne s’en formalisait pas le moins du monde. Sous prétexte d’encadrer les frais accessoires, la loi 20 légalisait bel et bien une pratique qu’il savait interdite. Comme si les médecins n’étaient pas assez payés !

Dans sa lettre, Mme Philpott dit avoir rencontré M. Barrette dès le mois de mars 2016, peu après l’adoption de la loi 20, précisément pour « discuter des questions concernant la surfacturation, […], en particulier la situation des médecins qui facturent des frais accessoires pour des services de santé assurés par l’État ».

Peu importe, les pressions d’Ottawa n’ont rien eu à voir avec sa volte-face, soutient M. Barrette, qui n’a cependant pas expliqué son « cheminement » sur les frais accessoires au cours des derniers mois. Il a trop souvent pris des libertés avec la vérité depuis qu’il oeuvre sur la scène publique pour qu’on puisse tenir ses propos pour parole d’évangile.

 

Tout cela n’enlève rien à la légitimité des revendications du gouvernement Couillard en ce qui concerne le Transfert canadien en santé (TCS). M. Barrette a également raison de dénoncer la lenteur d’Ottawa à verser les 3 milliards supplémentaires en quatre ans que Justin Trudeau avait promis de consacrer aux soins à domicile durant la campagne électorale.

Une fois de plus, M. Barrette tourne les coins ronds en accusant Mme Philpott d’avoir « pris fait et cause pour une diminution de 50 % des transferts ». Il est vrai qu’à compter de l’an prochain, le gouvernement Trudeau entend plutôt limiter à 3 % l’augmentation annuelle des sommes versées aux provinces dans le cadre du TCS, comme l’avait décidé le gouvernement Harper, alors qu’elle a été de 6 % depuis 2004. On peut trouver cette augmentation insuffisante compte tenu du vieillissement de la population, mais il n’y aura pas de diminution des transferts.

On peut toutefois comprendre la méfiance de M. Barrette. Mme Philpott, qui fait valoir ses 30 ans d’expérience dans le domaine, entend manifestement faire en sorte qu’Ottawa joue un rôle plus important en santé que sous le gouvernement Harper. Elle semble également prendre ses distances avec le principe d’asymétrie reconnu il y a 12 ans par le gouvernement de Paul Martin, qui accorde une plus grande marge de manoeuvre au Québec.

 

Dans une récente entrevue au Huffington Post, Mme Philpott avait indiqué son intention de profiter de la renégociation de l’entente de 2004 pour apporter d’importants changements au système de santé. « Nous savons comment offrir de meilleurs soins à moindre coût, mais le système n’est pas conçu convenablement », expliquait-elle sans donner davantage de précisions.

Malgré sa réticence à parler de « conditions » imposées aux provinces, elle a déclaré lundi qu’en retour des milliards qu’il consacre chaque année à la santé, le gouvernement fédéral « devrait avoir le droit de savoir quels seront les résultats », ce qui suppose l’adoption de « pratiques exemplaires » et le développement d’« indicateurs de performance ».

La complète autonomie du Québec en manière de santé fait partie des revendications du Québec depuis toujours, alors qu’au Canada anglais, le medicare, garanti par la Loi canadienne sur la Santé, est peut-être le symbole de l’unité canadienne le plus vivace. Dès lors, la collision paraît inévitable.

Comme ses prédécesseurs, M. Barrette constatera toutefois que les usagers du système de santé ont peu de goût pour les querelles fédérales-provinciales. Certains croient même que ce n’est pas une si mauvaise chose qu’Ottawa exerce une certaine surveillance. Vu la performance du Québec dans le domaine, on peut difficilement les en blâmer.

En divulguant sa lettre sur les frais accessoires, Mme Philpott a sans doute voulu démontrer que sa priorité allait aux patients, alors que M. Barrette a toujours donné l’impression qu’il se préoccupait davantage de l’intérêt des médecins.

18 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 20 septembre 2016 01 h 37

    Partager les mêmes valeurs?

    Peut-etre faut-il considérer que nous faisons parti du même pays, enfin, meme si l'acceuil n'est pas très empressée, faire parti d'un même pays n'est-il pas de partager les mêmes valeurs , enfin comme disait ma mère, selon les limites du possible

  • Hélène Gervais - Abonnée 20 septembre 2016 06 h 49

    Quel texte ....

    Magnifique texte M. David; merci. La plupart des électeurs Kébécois voient clair dans le jeu du ministre de la santé, il n'y manque que le premier ministre cependant. Mais bon, il a toujours eu les yeux fermés sauf lorsque les journalistes s'en mêlent. Là il n'a plus le choix.

  • Bernard Terreault - Abonné 20 septembre 2016 08 h 09

    "Who pays the piper calls the tune" (Celui qui paye les musiciens choisit la chanson)

    C'est un dicton très prisé chez les Anglos, dont les Canadiens, et correspond à leur mentalité et leur sens peut-être plus élevé de la rigueur financière.

    • Daniel Bérubé - Abonné 20 septembre 2016 12 h 42

      Et semblant être beaucoup plus attaché à l'argent dans l'ensemble (faire passer les sables bitumineux avant l'environnement) ceci viendrait confirmer vos dires !

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 20 septembre 2016 08 h 11

    "qu'Ottawa exerce une certaine surveillance."

    Ou une surveillance certaine,surtout que le parcours pré-politique de M. Barette était pro-médecin.Reste que le Québec ici comme dans plusieurs domaines est traité par Ottawa pour le moins de haut et ayant toujours le dernier mot,ce qui paralyse davantage le Québec avec l'actuel gouvernement mou,sans vision se souciant peu de protéger ses citoyens en particulier les démunis francophones.

    • Daniel Bérubé - Abonné 20 septembre 2016 12 h 45

      Ceci vient parfois confirmer que le Québec a besoin du "Kanada", et ce pour le protéger du gouvernement provincial en place !

    • Réal Ouellet - Abonné 20 septembre 2016 17 h 46

      @Daniel Bérubé

      Il appartient au peuple de surveiller son gouvernement et non à un autre gouvernement! Ainsi va la démocratie.

  • Pierre Desautels - Abonné 20 septembre 2016 08 h 34

    Le monde à l'envers.


    Assez spécial. Le ministre Barrette, par ses tours de passe-passe, s'est placé dans une situation intenable. Traditionnellement, au Québec, autant les libéraux que les péquistes dénonçaient l'intrusion du fédéral dans les compétences du Québec, notamment en santé.

    Mais depuis quelques années, le PLQ a baissé les bras. Par contre, dans la situation actuelle, beaucoup d'indépendantistes appuient Madame Philpott, car elle a mis des conditions aux transferts, et les frais accessoires, c'est inacceptable. Ce qui met fin à la récréation. Bravo!