Québec fonce vers un déficit

Pour la première fois depuis qu'il est en poste, le ministre des Finances du Québec, Yves Séguin, n'écarte plus la possibilité de présenter un budget déficitaire, fin mars ou début avril. Et c'est Ottawa qu'il accuse d'être responsable de cette encre rouge en refusant de verser davantage d'argent pour la santé et la péréquation.

M. Séguin a fait cette sortie fracassante au terme d'une rencontre avec ses homologues provinciaux et fédéral à Ottawa hier après-midi. Cette rencontre devait porter sur la négociation d'une nouvelle formule de calcul de la péréquation entre les provinces. Celles-ci ont été déçues d'apprendre qu'il y aura moins d'argent que prévu, soit entre deux et trois milliards de moins par année.

«Si on n'a pas de règlement ce matin [hier], la situation financière du Québec va être très difficile, a lancé M. Séguin. Très très difficile. Je n'écarte pas un déficit ou tout ce que vous pouvez imaginer. Si la situation reste telle qu'elle est là, ce sera pour nous une situation dramatique.» Le ministre Séguin n'a pas manqué de formules pour illustrer l'urgence de la situation financière du Québec, parlant d'«état de crise», de «situation de plus en plus stressante» et de «maison [qui] brûle».

Il y a trois semaines, M. Séguin promettait encore un budget équilibré tout en maintenant le cap sur les baisses d'impôt pour les contribuables. Il envisageait de puiser dans les poches des entreprises et des riches contribuables pour financer le soulagement fiscal des contribuables de la classe moyenne. En décembre dernier, le sommaire des opérations financières du gouvernement du Québec indiquait bien un manque à gagner de un milliard de dollars, surtout attribuable à une baisse des paiements de péréquation (700 millions), mais le ministre pensait obtenir un étalement sur cinq ans de cette somme perdue. Confiant, M. Séguin avait alors réitéré sa promesse de déficit zéro et de baisses d'impôt. «Je m'y suis absolument engagé, je n'ai aucune hésitation», disait-il alors.

M. Séguin s'en prend maintenant à la décision d'Ottawa d'accorder la priorité au financement des villes canadiennes plutôt qu'aux systèmes de santé provinciaux. Dans le discours du Trône, le gouvernement fédéral a annoncé qu'il remboursera complètement la TPS aux municipalités, ce qui équivaut à une dépense de 800 millions de dollars par année. «Je me suis contenté de rappeler [au ministre fédéral des Finances, Ralph] Goodale et au gouvernement fédéral que l'urgence, en ce moment, c'est le financement de la santé et la péréquation», a expliqué M. Séguin avant d'ajouter: «Alors, moi, avant de participer à des discussions pour donner de l'argent aux villes... Je veux bien, mais pendant ce temps-là, la maison brûle!» Il dit ne pas avoir de problème avec le fait que les municipalités empochent 800 millions à la condition que les provinces reçoivent un milliard elles aussi.

L'opposition péquiste n'a pas manqué de réagir. Selon François Legault, porte-parole officiel en matière de finances et d'économie, le ministre des Finances ne fait que préparer le terrain. «C'est clair que M. Séguin nous prépare pour une annonce à son budget où une autre promesse libérale ne sera pas tenue.» Selon M. Legault, le gouvernement libéral devrait renoncer aux baisses d'impôt promises plutôt que de faire sombrer la province dans les déficits.

Selon M. Séguin, Ottawa se dirigerait vers des surplus beaucoup plus importants que ce qu'il affirme, soit entre sept et neuf milliards de dollars. Le gouvernement fédéral prétend plutôt qu'il se dirige vers une fin d'année fiscale serrée, avec un maigre surplus de 2,3 milliards duquel il faudra retrancher les deux milliards promis aux provinces pour la santé. Ralph Goodale a réfuté les estimations de M. Séguin. «Je n'ai fait aucun commentaire sur les surplus [pendant la rencontre]. J'ai indiqué qu'ils seraient plus élevés que ce que John Manley avait prédit en novembre dernier.»

Les participants à la rencontre d'hier n'avaient pas le même souvenir de l'échange selon qu'ils représentaient une province ou le gouvernement fédéral. Alors que M. Goodale parlait d'une «bonne discussion vigoureuse», les provinces se disaient toutes plus déçues les unes que les autres. Le ministre des Finances de l'Île-du-Prince-Édouard, porte-parole des provinces cette année, ne cachait pas son mécontentement. «Je ne crois pas que nous puissions avoir un résultat moins souhaitable que cela», a déclaré Mitchell Murphy.

Selon le ministère fédéral des Finances, les provinces toucheraient 8,8 milliards pour l'année fiscale en cours, soit 1,3 milliard de moins que ce qu'elles prévoyaient. Si on additionne le tout à la diminution des droits versés pour l'année dernière, c'est sur 2,2 milliards de moins qu'elles doivent compter. Le ministre Goodale n'a pas manqué de souligner que ce jeu de balancier jouait parfois en faveur des provinces. «Il y a trois ou quatre ans, l'Ontario avait eu une bonne année et cela avait résulté en un versement de péréquation aux provinces de deux milliards de plus.»