Trouble Titid

Des partisans désabusés font le procès d'un homme méfiant, passé de prêtre rouge à dictateur
Agence France Presse
Photo: Agence France-Presse (photo) Des partisans désabusés font le procès d'un homme méfiant, passé de prêtre rouge à dictateur Agence France Presse

Nous sommes au début des années 90. Jean-Bertrand Aristide défend dans une conversation avec un collaborateur sa théorie de la roue de bicyclette. «Sa théorie, c'était qu'il était le moyeu et que tout, absolument tout devait converger vers lui», raconte Claude Jean-François, qui a été ministre de la Santé publique dans son tout premier gouvernement. «Pendant la période du coup d'État, entre 1991 et 1994, on a eu l'occasion de parler un peu de tout ça.»

De prêtre rouge des bidonvilles de Port-au-Prince, dans les années 80, à dictateur concevant le pouvoir comme sa propriété exclusive, Titid a emprunté une trajectoire dont les symptômes de dérive autoritaire ne datent pas d'hier alors qu'une crise politique et violente sans précédent menace aujourd'hui de l'expulser de la présidence.

Personnage à la psychologie erratique, floue, fuyante, trouble, insaisissable... et, par-dessus tout, méfiant à l'endroit des milieux intellectuels, disent bien des gens qui, à un moment ou un autre, ont gravité dans son orbite avant de le lâcher pour rentrer à Montréal, se rendant à la conclusion que sa défense de la théologie de la libération camouflait des tendances malsaines pour l'édification d'une démocratie haïtienne. «On considérait qu'il y avait un peu de folie chez lui, dit euphémiquement Jean Morisset, géographe à l'UQAM. C'est quelqu'un dont on disait qu'il avait une pensée confuse, qu'il pouvait déraper à tout moment.»

L'ex-ministre Jean-François était médecin orthopédiste à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont quand il a pour ainsi dire tout laissé tomber pour suivre le père Aristide. Il se joint à son gouvernement en 1990, l'accompagne en exil à Washington et finit — plus tardivement que d'autres, reconnaît-il — par rompre avec lui, vers 1995, après qu'Aristide eut été ramené au pouvoir dans la foulée d'une intervention militaire américaine.

«Une chose qui retenait son attention, et ça m'avait frappé, c'était la notion de "marronnage"», explique l'ex-ministre. Dans l'histoire haïtienne, un marron est au sens propre un esclave qui avait réussi à fuir les plantations et se cachait dans les montagnes. Au figuré, le marron désigne celui qui a l'art de rallier son entourage tout en dissimulant ses intentions véritables. «Au bout du compte, Aristide ne nous dévoilait jamais vraiment ce qu'il pensait ou ce qu'il était.»

L'exil montréalais

Apparemment, il ne fut pas moins fuyant au cours de son «exil» à Montréal, de 1982 à 1985. Un exil forcé après que, dans son tout premier sermon suivant son ordination, le 12 septembre 1982, il se fut prononcé pour la fin de la dictature des Duvalier. Il a 29 ans.

Sous les pressions de bébé Doc, ses supérieurs de la congrégation des salésiens, à Port-au-Prince, l'envoient étudier à l'Université de Montréal, où il complète une maîtrise en théologie (et non un doctorat, comme le prétend d'ailleurs sa biographie présidentielle) intitulée Règne de Dieu et névrose dans la Bible, dans laquelle, fidèle à la théologie de la libération, il fait une lecture politique et libératrice des textes bibliques.

L'étonnant, c'est que la filière montréalaise qui l'appuiera plus tard à Port-au-Prince et dans laquelle Aristide est venu solliciter de nombreux Haïtiens pour former son premier gouvernement, en 1990, ne l'a pas connu, ou si peu, pendant qu'il était ici. «Je l'ai croisé une fois, à la fin de son séjour, par hasard, à la radio communautaire de CIBL», dit Franklin Midy, qui refusera en 1990 de se joindre au gouvernement Aristide. «J'ai vu un jeune homme venir me saluer et me féliciter pour ce que je venais de dire au sujet de la conjoncture haïtienne. Mais on ne lui connaît pas à cette époque d'implication ou de contacts dans la communauté haïtienne», ajoute ce sociologue de l'UQAM qui habite Montréal depuis 1965 et qui connaît la diaspora comme sa poche. «Je le voyais de loin, dit encore le journaliste et écrivain Roger Edmond. Il était très effacé.» Impression partagée par celui qui a été son directeur de mémoire, Jean Duhaime: «Je l'ai vu deux ou trois fois. Il était peu présent dans le milieu universitaire.»

Rentré en Haïti au début de 1985 au terme de sa silencieuse parenthèse montréalaise alors que l'opposition à Jean-Claude Duvalier grandit (il tombe en février 1986), Aristide est affecté à l'église Saint-Jean-Bosco, dans un bidonville de la capitale, où il se met immédiatement à dénoncer la dictature et sa milice privée, les tontons macoutes, maniant du haut de la chaire la langue créole avec une éloquence et un charisme, relayés par Radio-Soleil, qui le rendent immensément populaire auprès de la population analphabète — mais beaucoup moins auprès de la bourgeoisie et de l'Église, qui tenteront à plusieurs reprises de le museler. «Son église était toujours remplie», dit M. Midy. Les pauvres le déifient à l'époque, d'autant plus qu'il échappe à plusieurs tentatives d'assassinat. Il fonde en 1986 le Centre Lafanmi Selavi (La Famille, c'est la vie), destiné à venir en aide aux enfants de la rue. Fils d'une famille démunie, orphelin de père à l'âge de trois mois, «il incarnait la culture profonde haïtienne qui avait toujours été muselée, dit M. Morisset. Il vient d'ailleurs et a voulu y rester».

Le prophétisme politique qui le portera facilement au pouvoir aux premières élections libres jamais tenues dans le pays, en octobre 1990, se met très tôt à faire déchanter les intellectuels et les partis d'opposition qui avaient soutenu cette figure montante dans l'espoir qu'elle rompe avec la culture de pouvoir duvaliériste. «Les gens disaient ça, dès 1990, qu'Aristide se "macoutiserait"», affirme M. Morisset. À quelques jours du coup d'État qui le renverse en septembre 1991, il fait l'éloge du «supplice du père Lebrun» (pneu enflammé autour du cou) et pousse ses partisans à en faire usage contre les putschistes.

Sans programme et sans analyse sociale, il prétend exercer le pouvoir par «lien direct» avec le peuple alors qu'il affiche rapidement une méfiance viscérale à l'endroit des intellectuels, des partis et de toutes les institutions qui s'opposent à son messianisme. Faute de quoi, observe Franklin Midy, il a été impossible «de penser des solutions rationnelles aux problèmes». Ce qui n'empêche pas Aristide, qui renoncera à la prêtrise en 1994, d'étaler les études qu'il a faites à Rome et à Jérusalem «en jetant de la poudre aux yeux» avec sa connaissance de l'hébreu, raille M. Midy, et «en se mettant à écrire plein de livres» une fois devenu président. «Il a toujours eu un complexe d'infériorité par rapport aux intellectuels et aux mouvements politiques», croit M. Morisset.

Aristide a vite décidé, dit M. Jean-François, «que les organisations politiques d'opposition n'étaient en fin de compte que des accessoires qui avaient profité de sa popularité pour occuper un espace public qui ne leur appartenait pas». Qu'elles étaient des «woulib» (des roues libres) qui profitent d'un transport gratuit qui s'offre à eux dans la rue. «On a vu émerger une personnalité qu'on n'avait pas soupçonnée. S'il a échoué, c'est parce qu'il n'a pas fait confiance.»