Scepticisme prophylactique

Gardons-nous de faire une lecture hollywoodienne de la prétendue abolition des frais accessoires dans les cabinets, cliniques et hôpitaux du système de santé québécois, telle qu’annoncée par le ministre Gaétan Barrette mercredi. Ce film interminable n’a pas, ce jour-là, connu une fin heureuse où le bien triompha. Le scepticisme, de mise ici, est pour ainsi dire prophylactique.

C'est non sans emphase — à défaut de pompe — que le ministre de la Santé, mercredi, a annoncé qu’il mettait fin aux « frais accessoires », ces montants que les citoyens québécois sont forcés de payer chez plusieurs médecins ; souvent pour des médicaments et équipements qu’ils ont déjà payés autrement (par leurs taxes et leurs impôts !). Pour M. Barrette, il s’agissait d’une « grande annonce » et mercredi était selon lui un jour qui revêtait « un ton particulier ». On éliminait, a-t-il dit, un « irritant pour la population » (quel euphémisme pour bien des patients !).

Pendant des mois, M. Barrette s’était pourtant montré intraitable : certains frais accessoires étaient « indus », mais la plupart semblaient pour lui légitimes. En 2015, il disait au Devoir qu’il fallait cesser d’être « hypocrite collectivement », car le phénomène des frais était « clairement quelque chose […] accepté ». Tout au plus fallait-il, dans la loi 20, se borner à les encadrer, non les abolir. Il a même un jour soutenu que le gouvernement n’avait pas les 50 millions de dollars qu’ils coûtaient pour compenser les médecins en cas d’abolition, une évaluation qu’il n’a jamais « ventilée » ni expliquée, ni reprise. La protectrice du citoyen Raymonde St-Germain et tant d’autres ont eu beau lui expliquer que ces frais étaient incompatibles avec un système de santé universel, rien n’y fit.

La volte-face — déjà évoquée en mai — de ce ministre ne procède pas d’un soudain accès de passion pour l’équité chez cet ancien négociateur médical. Plusieurs facteurs lui ont forcé la main. D’abord, les recours collectifs lancés et remportés contre les frais accessoires. De plus, en mai, l’avocat Jean-Pierre Ménard a sorti une sorte d’ultima ratio : une requête devant la cour pour forcer le gouvernement fédéral à appliquer sa Loi sur la santé contre le Québec et sa pratique des frais accessoires. En effet, la loi fédérale proscrit toute surfacturation. Lorsqu’une province s’adonne à ce type de pratique, le fédéral peut réduire les transferts en santé qui lui sont destinés à la hauteur des sommes facturées aux patients ! La règle va certes à l’encontre de l’idéal fédéral voulant que les provinces soient souveraines dans leur sphère de compétence. Mais l’on sait bien que le Dominion est imparfait à cet égard et que les tribunaux pourraient permettre à Ottawa de forcer le Québec à obtempérer. Il pourrait même revenir deux années en arrière et réclamer des sommes énormes. Or M. Barrette réclame déjà du fédéral une hausse des transferts après 2017. Les multiples frappes préventives contre le fédéral, teintées de panique, de la part du négociateur Barrette devraient nous faire comprendre que l’homme est en position de faiblesse. Le ministre a annoncé que le règlement qui annihilerait les frais maudits serait prépublié le 28 septembre qui vient ; pour une application « au plus tard dans la première ou deuxième semaine de janvier ». Comme par hasard, la requête de l’avocat Ménard impose un échéancier à la ministre fédérale Jane Philpott : elle a jusqu’au 30 septembre pour présenter sa défense. Pendant ce temps, et possiblement jusqu’à la mi-janvier, les Québécois continueront de payer des frais illégaux à certains médecins qui, déjà, ont droit à de plantureuses augmentations de rémunération. Pourquoi ne pas avoir cessé illico cette pratique ?

Des médecins ont l’impudence, d’ailleurs, de proférer des menaces. Puisqu’ils ne peuvent plus facturer certains frais, ils pourraient cesser d’offrir certains actes médicaux. Un « chantage » dénoncé par la critique péquiste Diane Lamarre, qui rappelle à juste titre que les fédérations pourraient beaucoup mieux gérer leurs enveloppes touffues remises par le gouvernement. Les médecins aussi entrent en négociation avec le ministre pour la prochaine entente de rémunération. Il faudra, plus que jamais, surveiller celle-ci afin que se réalise la promesse du ministre Barrette de ne pas dédommager ses anciens amis par la porte arrière.

9 commentaires
  • hugo Tremblay - Inscrit 17 septembre 2016 06 h 32

    Il y a plus que ces frais

    Qeulle ne fut ma surprise en prenant un rendez-vous à mon GMF pour une urgence, on m'offre ouvertement, pour 20$, une priorité supérieure, soit de passer avant ceux qui étaient avant moi! Genre république de bananes, on ne fait pas mieux. Ça semble légal et ce ne sont pas des frais accessoires, c'est pire.

    • Micheline Migneault - Abonnée 17 septembre 2016 10 h 25

      Tiens donc, un ''fastpass'' comme dans les parcs d'attractions...

  • Normand Carrier - Abonné 17 septembre 2016 07 h 15

    Le ministre Barrette n'inspire plus de confiance ...

    Le passé du duo de médecins qui a tout donné aux médecins n'inspirent aucune confiance aux contribuables et ils ont raison .... Diane Lamarre a raison d'être sceptique et elle doit demeurer très vigilante et analyser tous mouvements budgétaires dans le ministère de celui qui a suffisemment manipulé les électeurs ...

    • Patrick Boulanger - Abonné 17 septembre 2016 21 h 57

      M. Barrette a-t-il déjà inspiré confiance, M. Carrier?

  • Gérard Gagnon - Abonné 17 septembre 2016 09 h 04

    Gagner du temps.

    C'est tout ce que veut le ministre. Et puis, à la fin, comme à son habitude, dédommager ses amis.

  • Bernard Terreault - Abonné 17 septembre 2016 09 h 23

    Problème de fond pas réglé

    Certains médecins pourraient refuser certains soins ou utiliser toutes sortes de trucs pour contourner la directive. Et ils ont raison de souligner que si certains soins accessoires sont peu coûteux, par contre d'autres sont très onéreux, peut-être au point de faire fermer certaines cliniques, ce qui ne nous avancerait pas. Tout cela découle du fait que les médecins sont comme les avocats ou les comptables payés à l'acte, et les cliniques des entreprises à but lucratif. Serait-ce mieux si les cliniques étaient publiques comme les hôpitaux et les médecins rémunérés à l'heure? Il vaut la peine d'en débattre.

  • Jean-François Trottier - Abonné 17 septembre 2016 09 h 26

    Quelle truculence !

    "Scepticisme prophylactique"
    "...ne pas dédommager ses anciens amis par la porte arrière".

    M. Robitaille,

    êtes-vous sûr d'avoir chapeauté et terminé votre article sans la moindre arrière-pensée ?

    Pour le corps du texte, merci. En fait je doute que Barrette ait le moindre espoir du côté d'Ottawa puisque les Libéraux de Trudeau traitent déjà ceux de Couillard en mangeurs de hot-dogs, et ce que ceux-ci semblent plutôt d'accord selon leur attitude.

    Et en effet, le petit chantage de la part des médecins est, disons-le, pitoyable.

    Je suppose qu'ils se croient sortis de la cuisse d'Esculape.