Le Grand Dérangement, 33 ans plus tard

Jean-Claude Labrecque — Photo: Nellie Pelletier
Photo: Jean-Claude Labrecque — Photo: Nellie Pelletier

En 1971, Jean-Claude Labrecque tourne son premier film de fiction, Les Smattes, inspiré d'une histoire vraie: le gouvernement a décidé de fermer des villages isolés de la Gaspésie. Labrecque installe sa caméra à Saint-Paulin, dans les montagnes. Il filme les maisons, les rues. Ses comédiens (dont Daniel Pilon et Marcel Sabourin) se mêlent aux vrais habitants du village, qui apparaissent dans le film.

«Pendant le tournage, explique Labrecque au Devoir, le village disparaissait tellement vite qu'il y a des matins où je ne retrouvais même plus les maisons filmées la veille, disparues dans la nuit! Ça me causait de sérieux problèmes de raccords.»

Le film racontait, sur le mode de la fiction, la lutte des habitants pour préserver leur village. À la dernière image, on pouvait lire: «À suivre». «Je sentais que ça ne pouvait pas rester comme ça, qu'il fallait que je finisse quelque chose avec ce film», explique le réalisateur.

Trente ans plus tard, Labrecque est donc retourné voir les anciens habitants du village, entre autres à Matane. Saint-Paulin, c'est maintenant une forêt et une vieille route. Pourtant, des hommes y montent encore en pèlerinage, au bord des larmes devant le trou de leur ancienne maison.

Avec Le Grand Dérangement de Saint-Paulin-Dalibaire, Jean-Claude Labrecque livre un de ses films les plus personnels. D'abord parce qu'il apparaît lui-même pour la première fois à l'écran afin d'expliquer le film, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. Mais aussi parce que Le Grand Dérangement entremêle les images actuelles aux anciennes images des Smattes et aux photos du tournage de l'époque. Le réalisateur est donc le dépositaire des dernières images de ce village.

Le tournage du Grand Dérangement a débuté immédiatement après la dernière campagne électorale, filmée pour À hauteur d'homme, film précédent de Jean-Claude Labrecque qui portait sur Bernard Landry. Même si le réalisateur compte près de 60 films à son actif, même s'il est immensément respecté dans le milieu du cinéma, il n'était pas vraiment une vedette publique avant À hauteur d'homme. «Je n'avais jamais fait deux fois le tour de toutes les stations de radio et de télévision!», dit-il d'un ton amusé en parlant de son expérience de l'automne dernier.

On imagine mal aujourd'hui une situation aussi radicale que celle du début des années 70. La mode était à l'aménagement du territoire et le gouvernement avait convaincu des citoyens qu'il fallait fermer les villages trop petits ou trop isolés, où aucune industrie ne voulait s'établir, où les terres étaient mauvaises pour l'agriculture, où les infrastructures étaient déficientes. On voulait regrouper ces citoyens dans des centres mieux pourvus, en principe pour leur donner la chance de s'en sortir. Des «agents de relocalisation» (certains témoignent dans le film, dont Réginald Lavertu, par la suite devenu directeur du collège de Rosemont) arpentaient donc l'arrière-pays pour convaincre les citoyens de déménager en leur proposant un dédommagement financier. Les maisons ont été brûlées ou déplacées, les églises détruites. C'est ainsi que Saint-Paulin a été rayé des cartes géographiques. Québec avait prévu de fermer 80 villages mais le mouvement s'est arrêté après une dizaine de fermetures. Un groupe de curés avait lancé l'opération Dignité afin d'aider les citoyens à s'organiser.

Trente ans plus tard, cette façon technocratique de concevoir l'organisation du territoire apparaît absurde. «En retournant là-bas, je ne pensais pas que les gens avaient une si grande déchirure, une blessure si profonde, affirme le réalisateur. Le film porte également sur la force des femmes qui maintiennent le souvenir du village... parce que plusieurs hommes sont morts dans l'année qui a suivi le déménagement, brisés par l'événement.»

Les fonctionnaires n'avaient pas tenu compte de l'attachement émotif des gens à leur lieu de naissance. Plusieurs villageois vivaient presque dans la misère mais ils étaient chez eux, fiers, dignes et en pleine nature, alors qu'ils se sont retrouvés dans des HLM à Matane ou à Rimouski.

«Le mot qui revient le plus souvent dans leur bouche, c'est celui de liberté, continue-t-il. Ils étaient libres sur leur terre, ils ont perdu leur liberté. C'est une histoire terrible.»

Le Grand Dérangement de Saint-Paulin-Dalibaire est un documentaire profondément humain, dont le véritable thème est la force et la profondeur des racines chez toute personne. Et le film est au coeur des deux grandes passions de Jean-Claude Labrecque dans sa propre filmographie: l'histoire et l'exploration du pays.

Présenté en avant-première demain après-midi à la Cinémathèque québécoise à Montréal et repris dimanche à 13h20, le film prendra l'affiche le 12 mars au cinéma Parallèle (Ex-Centris) à Montréal. Il sera diffusé plus tard cette année à Télé-Québec et à RDI.