Une première bible de la diversité culturelle

Dans les années 80, environ 30 % de la programmation présentée par le seul télédiffuseur public de Trinité-et-Tobago était produite dans le pays. Au cours de la décennie suivante, les nouvelles technologies et la libéralisation du marché ont offert aux quelque 1,2 million de citoyens de ce pays une deuxième chaîne nationale (privée) et une soixantaine d'autres d'origine étrangère, distribuées par câble. Le temps d'antenne des productions locales a finalement diminué à 10 % du total sur les deux chaînes trinidadiennes.

Au tournant du siècle, un plan de redressement a suggéré d'imposer des quotas en matière de contenu national. La proposition n'a pas été soutenue, de peur qu'elle ne nuise aux accords commerciaux, notamment à l'entente de libre-échange avec les États-Unis. «Les petits pays ont peur et se sentent intimidés et brutalisés par le géant américain», déclarait alors le principal défenseur des quotas, un producteur de télévision.

«Autrement dit, ce ne sont pas les profits en jeu en Croatie ou à Trinité-et-Tobago — ni même au Canada — qui mènent les États-Unis à durcir leur position dans les négociations mais la peur d'une sorte d'effet de dominos: il suffirait qu'un seul pays consacre son droit de protéger sa diversité culturelle pour que d'autres puissent faire de même, ce qui affecterait des marchés plus lucratifs», annoncent Peter S. Grant et Chris Wood dans leur ouvrage intitulé Le Marché des étoiles, qui évoque ce cas d'espèce et des centaines d'autres exemples. «Aux yeux des Américains, le pays minuscule qu'est Trinité-et-Tobago est un fil de détente pour protéger leur surplus commercial annuel de 80 milliards en produits culturels.»

La grosse brique de 600 pages publiée par Boréal était lancée hier matin à la librairie Olivieri de Montréal.

Elle paraît simultanément en anglais sous le titre Blockbusters And Trade Wars. Ce travail pionnier trace le large portrait de l'économie de la culture en montrant que malgré la taille sans précédent des réseaux mondiaux de distribution de livres, de films ou d'émissions de télévision, les choix s'homogénéisent à l'échelle planétaire.

Le livre explique ensuite que les diverses mécaniques de protection culturelle (quotas de programmation, règles de dépenses, contrôle de propriété, politiques de concurrence, subventions, etc.), malgré certains défauts, contribuent à enrichir la diversité culturelle. Finalement, l'ouvrage aborde les défis les plus importants posés à cet ensemble complexe, notamment par la technologie. Le tout constitue rien de moins que la nouvelle bible de référence sur le thème «culture populaire et mondialisation», comme l'annonce le sous-titre.

Le Torontois Peter S. Grant, associé à McCarthy Tétreault, pratique le droit des communications depuis une trentaine d'années. C'est lui qui a lancé ce projet livresque. «Depuis une dizaine d'années, je fais partie d'un comité qui conseille le ministère du Commerce international», dit l'avocat, rencontré hier alors que s'amorçait le service de promotion. «Les attaques répétées des États-Unis au sujet de la musique ou des magazines nous ont obligés à repenser nos stratégies. Au bout du compte, le Canada est devenu un leader de la cause de la diversité culturelle dans le monde. Je me suis dit que nous avions besoin d'un livre pour mettre en lumière les expériences canadiennes et étrangères autour de ce problème.»

Entre alors en scène le journaliste Chris Wood. Les deux compères ont mis une année à peaufiner leur analyse. «Notre livre se démarque particulièrement avec deux originalités, poursuit M. Grant. D'abord, nous montrons que les produits culturels ne sont pas des produits ordinaires. Tout le monde sent cela intuitivement. Nous le démontrons à l'aide d'une analyse économique qui prouve qu'en ce domaine, les règles ordinaires du marché ne fonctionnent pas. Par exemple, le marché de la culture peut soutenir un nombre limité de mégaproductions [blockbusters], au succès d'ailleurs imprévisible. Ensuite, nous démontrons que la technologie n'anéantira pas la culture, comme on l'entend souvent dire: Internet ou les satellites peuvent aussi être contrôlés par les États qui en ont la volonté.»

Tout l'ouvrage milite en faveur d'une intervention étatique dans le champ culturel, pour un «État culturel», comme on dit en France. «La liberté est une chose merveilleuse», commente alors le journaliste Wood, qui vit à Vancouver. «Mais un marché totalement libre engendre l'anarchie. En matière culturelle, l'absence de contrôle politique sur l'économique assure le triomphe de quelques productions gagnantes et d'une masse de créations perdantes. Or la diversité culturelle n'est pas un luxe: c'est une nécessité.»

Le livre reprend souvent l'exemple de Degrassi, une émission de télé canadienne qui a connu un grand succès ici et qui a été diffusée à l'étranger. Or, populaire ou pas, Degrassi n'aurait pas existé sans certaines mesures gouvernementales, des fonds publics finançant le tournage aux quotas définissant une niche de diffusion à CTV, bref, sans la mécanique que Trinité-et-Tobago voulait développer pour ses propres productions.

Par contre, si Degrassi avait été présentée là-bas, personne ici n'aurait crié au scandale. Faut-il donc appuyer la diversité quand elle protège la production nationale et la condamner lorsqu'elle empêche d'envahir d'autres marchés? Que penseraient Céline Dion ou le Cirque du Soleil si des quotas les empêchaient de se produire aux États-Unis ou ailleurs? «Nous ne réclamons pas l'exclusion de quelque produit culturel que ce soit, répond M. Wood. Au contraire, nous appuyons les échanges culturels et nous réclamons de l'espace pour tout le monde. Par contre, nous rejetons la domination d'une seule production hégémonique. Que les Canadiens aient accès aux magazines et aux livres américains me semble nécessaire et merveilleux, à la condition qu'ils puissent aussi lire des romans canadiens ou voir des films québécois.»