De la «Beat Generation» à la microbyte

Avec la manne informatique, la ville la plus «laid back» des États-Unis et toutes ses banlieues se transforment plus vite qu’une vidéo virale sur YouTube.
Photo: iStock Avec la manne informatique, la ville la plus «laid back» des États-Unis et toutes ses banlieues se transforment plus vite qu’une vidéo virale sur YouTube.

À la merci des hoquets sismiques, San Francisco vit comme si demain n’existait pas. Déjà rasée par les caprices des plaques tectoniques, la ville n’en est pas à une métamorphose ou à un paradoxe près.

Après la génération beat, c’est celle des microbytes qui mène aujourd’hui le bal dans la métropole la plus cool des États-Unis. Les puces ont remplacé les pépites d’or, et le culte de la start-up a relégué aux oubliettes celui de Jack Kerouac et des chantres de la contre-culture.

Sous ses airs laid back, le coeur de la cité carbure aux mégaoctets. Depuis que la frénésie et le boom économique générés par les dot.com soufflent sur San Francisco, on compte, au pied carré, plus de techies roulant en Tesla que de beatniks en Westfalia. Au centre-ville, les gratte-ciel rutilants qui abritent les sièges sociaux des Linked In, Uber et Twitter poussent comme des champignons après la pluie.

Photo: Justin Sullivan Agence France-Presse Le siège social de Twitter au centre-ville de Frisco

Avec eux, l’arrivée en masse de jeunes trentenaires en flip flop, recevant des salaires mirobolants, achève de dessiner à San Francisco une fracture sociale aussi creuse que la faille de San Andreas.

« Avant, j’étais chef, et je vivais bien avec 9 $ l’heure. Maintenant, on ne peut plus vivre avec ça à San Francisco », raconte Chris, ex-cordon bleu aujourd’hui recyclé en directeur des IT (technologies de l’information). « Ma femme en est à sa quatrième carrière. Ici, il faut savoir se réinventer », dit-il, tout sourire, la main sur la barre de son voilier qui tangue dans la baie de San Francisco.

Loin d’y voir une catastrophe, l’homme, comme son bateau, fait face à la houle dans cette ville en perpétuelle mutation. À San Francisco, la priorité, c’est de savoir rebondir. Après le « Make love, not war » des hippies, le « Fail fast, learn fast » est devenu le mantra des nouveaux gourous dans ce Klondike de l’innovation posé sur la côte du Pacifique.

 

La mecque du numérique

Ici, l’habit ne fait pas le moine, ni le p.-d.g. d’ailleurs. Les gens se baladent plutôt en vêtements sport qu’en veston-cravate. Y compris le tout jeune consul général du Canada à San Francisco, Brandon Lee, qui, avec ses cheveux d’ébène noués en chignon derrière la tête, a davantage des airs de moine sorti d’un dojo que d’un diplomate. Dans son bureau dominant la baie et l’île d’Alcatraz, l’ex-homme d’affaires aligne les superlatifs pour décrire la fébrilité qui règne dans la ville.

« C’est incroyable, ce qui se passe ici. Tout le monde veut investir. À elle seule, cette région est responsable du tiers de l’innovation dans le monde. C’est gigantesque. L’autre tiers provient du reste des États-Unis et la balance, du reste de la planète. »

Ici, deux mots-clés ouvrent toutes les portes : vitesse et VC, comme dans Venture Capital, pour capital de risque. « La grande différence avec le reste du monde, ce n’est pas tant qu’il y a plus d’idées, c’est la disponibilité immense de capital de risque. Il y a assez d’argent ici pour faire décoller en deux mois une application ou une innovation. Si vous mettez six mois à lancer un projet, oubliez ça, vous êtes out ! » tranche le consul, le regard posé sur l’horizon.

À elle seule, la région de San Francisco est responsable du tiers de l’innovation dans le monde. C’est gigantesque.

Avec la manne informatique, la ville et toutes ses banlieues se transforment plus vite qu’une vidéo virale sur YouTube.

À Palo Alto et autour, où les sièges sociaux des Facebook, Yahoo !, Intuit et autres success stories ont élu domicile et créé des milliers d’emplois, le moindre logement de trois chambres à coucher coûte quelque 7700 $ par mois.

 

Disneyland, version techno

Pour attirer les jeunes cracks de l’informatique, des géants comme Facebook se sont dotés de systèmes de transport autonomes faisant la navette entre la Silicon Valley et divers points de San Francisco. Planté à Menlo Park, le campus de Facebook a des airs de Disneyland pour ados avec ses immeubles de bureaux traversés par des ponts, ses nombreux restaurants, son coiffeur, ses services de massage, ses salles de musculation, de ping-pong, de pinball machines, ses bars à jus gratuits, alouette !

Comme une marquise de cinéma, un écran géant affiche sur la place publique les événements sociaux à venir. Ouvert jour et nuit, le campus du réseau social mondial, qui dit n’imposer aucun horaire de travail strict, « s’assure ainsi de la pleine disponibilité de ses employés ».

Photo: Justin Sullivan Agence France-Presse Pas moyen d’avoir pignon sur rue à San Francisco à moins de gagner dans les six chiffres.

À San Francisco, l’invasion de tous ces jeunes et moins jeunes techies, payés de 300 à 400 « K » par année, comme on dit dans « la baie », a fait exploser le coût des maisons. Pas moyen d’avoir pignon sur rue à Frisco à moins de gagner dans les six chiffres.

Les petits commerces sont à court de personnel depuis que la manne informatique a refoulé le salarié moyen vers les banlieues lointaines. La gentrification des quartiers italien, latino et populaires fait d’ailleurs grincer des dents les gagne-petit, les étudiants et ceux qui trouvent que San Francisco perd peu à peu son âme.

 

Quartiers en mutation

Dans les anciens quartiers comme Mission, la présence de ces fortunés d’Internet se sent à chaque coin de rue avec la prolifération de boutiques bobos, de shops de vélos design et de boutiques vintage. Les épiceries bondées de produits bios et locaux aux prix astronomiques poussent à côté des petites taquerias d’antan. Même Mark Zuckerberg crèche maintenant dans ce très hipster quartier latino maintenant surnommé le Mish, un genre de Mile-End à la puissance 10. Les maisons chics y côtoient désormais les murales bariolées peintes à la gloire de Che Guevara ou du commandant Marcos par les militants hispanophones.

Depuis que tout le monde pianote sur son cellulaire pour appeler Uber, les taxis se font rares dans les rues et les autobus municipaux (l’un des systèmes les mieux développés aux États-Unis) sont délaissés par les jeunes.

 

Paradoxe, quand tu nous tiens

Malgré ce bouquet de paradoxes, le creuset de la contre-culture continue de clamer sa diversité à la face du monde et du reste des États-Unis. Car, dans la mecque du nouveau capitalisme numérique, on recycle 80 % de ses déchets, et San Francisco demeure la seule ville américaine où l’on risque de croiser son voisin nu sur une terrasse, en train de protester contre un récent jugement prohibant la nudité dans les lieux publics.

Innovateurs, superécolos, épicuriens jusqu’au bout des ongles, les résidants de San Francisco continuent d’avoir la pêche, même si, dans les faits, on y danse sur un volcan. « Personne n’est assuré contre ça ici, ça coûte bien trop cher ! » m’assure une copine. Fascinant de voir comme l’optimisme ambiant y est inversement proportionnel au risque d’assister au prochain Big One, un tremblement de terre majeur attendu d’ici 2032.

Là où un sursaut de la croûte terrestre peut tout faire crouler en ruine, on vit à 100 milles à l’heure, on lève les voiles, et les inquiétudes se dissipent aussi vite que la brume dans la baie de San Francisco. Charles Francis Richter et son échelle de malheur peuvent bien aller se faire voir. De toute façon, si jamais tout s’effondre, on trouvera bien quelque part au fond d’un disque dur une façon de se réinventer.

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