Désabusé, un député abandonne Martin et les libéraux

Ottawa — Comme si Paul Martin avait davantage besoin ces jours-ci de mauvaise publicité, un de ses députés d'arrière-banc a décidé de claquer la porte hier en disant que le premier ministre «ne fait pas un bien bon travail».

Le député ontarien en question, John Bryden, nie catégoriquement avoir pris sa décision à la lecture des derniers sondages révélant une dégringolade du Parti libéral du Canada dans les intentions de vote. Le dernier en date, commandé par le Globe and Mail et effectué de mercredi à dimanche, indique que le Parti libéral reçoit maintenant 35 % des intentions de vote, contre 27 % pour le Parti conservateur (marge d'erreur de 3,1 points 19 fois sur 20). Ces chiffres, selon le sondeur d'Ipsos-Reid, laissent présager un gouvernement minoritaire si des élections avaient lieu maintenant.

«Lorsque j'ai vu la manchette ce matin [hier], j'ai failli ne pas faire mon annonce, sachant que les gens allaient penser que je quitte parce que le parti ne va pas bien», a affirmé M. Bryden en conférence de presse hier.

Ex-journaliste ayant fait le saut en politique en 1993, M. Bryden dit quitter le Parti libéral parce que ce dernier est rongé par le cynisme et qu'il a abandonné son idéalisme. Le parti serait davantage préoccupé par ses intérêts électoraux que par l'intérêt public, déchiré qu'il est depuis le début de la course au leadership larvée en 2000.

«Au cours des deux dernières années, le parti a fait du surplace. C'est un parti qui est pris dans des luttes intestines.» Le député avait appuyé M. Martin dans la course au leadership jusqu'à ce que celle-ci tourne au vinaigre.

Le parti aurait changé «depuis l'an 2000, à mesure que M. Martin en prenait le contrôle». M. Bryden déplore ne plus pouvoir faire avancer les causes qui lui tiennent à coeur, soit la transparence (par l'entremise d'une meilleure loi d'accès à l'information) et l'imputabilité (par exemple avec une loi sur la gouvernance autochtone, loi abandonnée par Paul Martin).

John Bryden, un député reconnu pour s'être souvent opposé aux initiatives de son gouvernement, reproche également à Paul Martin de faire des gestes contraires à son discours lorsqu'il dit vouloir donner plus de liberté aux députés d'arrière-banc. Le député rappelle qu'un partisan de Paul Martin se présentait contre lui dans la course à l'investiture de sa circonscription. «Il n'y a aucun doute que ceux qui font face à une contestation sont des députés d'arrière-banc qui, comme moi, ont exprimé leurs points de vue à la Chambre, qui étaient indépendants d'esprit.» Il cite entre autres le cas de Sheila Copps.

M. Bryden reconnaît que le scandale des commandites a aussi influencé sa décision. «Le dossier des commandites a ramené à la surface des doutes quant au Parti libéral, autant aux yeux du public qu'aux miens.» Selon lui, il s'agit d'un test pour la formation. «À moins que les libéraux démontrent à très court terme qu'ils sont dignes de la confiance du public, peut-être que les électeurs devraient considérer d'autres partis.»

Pour sa part, M. Bryden songe à se joindre au Parti conservateur. Aucune discussion n'a encore eu lieu entre lui et les responsables, mais ces derniers semblaient ouverts à l'accueillir hier. «Ça commence à l'échelle de la circonscription, a indiqué le chef intérimaire conservateur, Grant Hill. Il doit aller chercher un mandat des électeurs qui l'éliront.» En attendant, M. Bryden siégera comme député indépendant à la Chambre des communes.

Les collègues libéraux de M. Bryden se disaient attristés de le voir partir. Personne n'avait de mauvais mots pour le déserteur, comme c'est parfois le cas dans de telles situations. Plusieurs ministres ont indiqué à quel point ils ne partageaient pas la lecture de leur ex-collègue, soulignant le «courage» du premier ministre d'avoir accepté la tenue d'une enquête publique sur le programme de commandites.

Le ministre de l'Environnement, David Anderson, a même tracé un parallèle entre ce départ et celui de Jean Lapierre à la suite de l'élection de Jean Chrétien comme chef libéral. «Il y a des fois, après une course au leadership, où les gens quittent le parti. Nous allons essayer de récupérer mon collègue John avant 13 ans!»