Haïti: Paris propose l'envoi d'une «force de paix»

Des soldats de l'ONU en Haïti? La France a appelé hier la communauté internationale à envisager l'envoi d'une force de paix multinationale dans l'espoir d'y calmer la crise, alors que le président Jean-Bertrand Aristide, contre lequel la colère des Haïtiens continue de monter, rejetait à nouveau toute idée de démission, s'affichant comme le seul à pouvoir sauver le pays de la guerre civile.

«Il faut que nous réfléchissions à ce que nous pouvons faire dans le cadre, par exemple, du Conseil de sécurité [de l'ONU]», a déclaré à Paris le ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, dans un entretien avec la radio France-Inter.

«Que peut faire la France spécifiquement? Est-ce que l'on peut déployer une force de paix?», s'est interrogé le ministre, annonçant une réunion d'urgence d'une cellule de crise au Quai d'Orsay. «Beaucoup de pays sont prêts à agir», a-t-il déclaré, et ont «les moyens de le faire».

Une idée pourtant reçue froidement par le secrétaire d'État américain, Colin Powell, qui a réaffirmé hier sur CNN que les États-Unis n'étaient pas intéressés par l'envoi d'une force de paix dans l'île avant qu'une «solution politique» n'ait été trouvée. «Franchement, il n'y a pas d'enthousiasme actuellement pour envoyer des forces militaires ou policières pour réprimer la violence.»

Réaction un peu moins tiède de la part d'Ottawa, dont la mollesse face à Haïti a été dénoncée tous azimuts lundi par des ONG montréalaises, en conférence de presse. Prêt sous certaines conditions à envoyer une «centaine» de policiers, le gouvernement fédéral a répété hier qu'il ne saurait cependant être question d'une force internationale avant que des négociations entre le gouvernement Aristide et l'opposition, fondées sur les efforts de médiation de la Communauté caribéenne (CARICOM), n'aient porté fruits.

Aristide s'accrochant contre une opposition qu'il qualifie de «terroriste», son premier ministre Yvon Neptune donnait hier des signes de panique face à une crise qui a fait 56 morts en moins de deux semaines. Sans se prononcer directement sur l'idée que fait flotter la France, M. Neptune a déclaré qu'Haïti était le théâtre d'un «coup d'État en marche» et a appelé la communauté internationale «à montrer qu'elle voulait vraiment la paix et la stabilité en Haïti».

Les groupes rebelles ont chassé la police haïtienne d'une dizaine de villes depuis le début de leur soulèvement, le 5 février, dans la ville des Gonaïves, au nord. Ils tiennent aussi la plupart des routes de l'Artibonite, riche région agricole du centre du pays, où vivent un million d'Haïtiens, sur une population totale de huit millions. Lundi soir, ils ont pris Hinche, ville de 85 000 habitants, avec à leur tête le chef paramilitaire Louis-Jodel Chamblain, rentré de la République dominicaine, un homme jugé responsable de la mort et de la mutilation de centaines de partisans d'Aristide pendant la dictature de Raoul Cédras, de 1991 à 1994. Pour bien des experts de la politique haïtienne, le retour d'individus comme Chamblain vient souligner l'urgence de calmer le jeu avant que ces gangs ne parviennent à prendre et à conserver le contrôle de pans entiers du pays.

Le conflit est tel que des organisations d'aide internationale ont prévenu hier que le pays était «au bord d'une guerre civile généralisée». Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, a déclaré hier que l'ONU avait l'intention à court terme «de s'engager beaucoup plus activement» sur le plan humanitaire, alors que l'on redoute l'exode massif d'Haïtiens et l'éclatement d'une crise de réfugiés.

Loin de parler d'une seule voix, l'opposition haïtienne «légaliste et pacifiste», opposée au recours à la violence contre le régime, s'est dite de son côté «prête» à étudier les modalités de l'envoi d'une force internationale, a indiqué le socialiste Micha Gaillard, un leader de la Convergence démocratique, heureux de «l'intérêt certain» que manifeste la France pour Haïti.

La France, ancienne autorité coloniale, a quelque 2000 ressortissants en Haïti, dont la majorité résident à Port-au-Prince. Il était question hier que Paris fournisse 3000 soldats à une éventuelle force de paix. La majorité d'entre eux seraient probablement puisés parmi les 4000 militaires français qui sont basés en Martinique et en Guadeloupe. La France dispose «d'une plate-forme, des atouts très importants à proximité d'Haïti avec les départements Antilles-Guyane», a affirmé M. de Villepin, estimant qu'Aristide avait «laissé dériver son pays au fil des années» et qu'il fallait maintenant qu'il trouve «la force d'avancer dans le sens du dialogue».

Imperméable aux injonctions d'une opposition qui, toutes tendances confondues, réclame avant toute chose sa démission pour raisons de corruption, de violence politique et d'autoritarisme, le président Aristide a réaffirmé hier qu'il ne quitterait pas le pouvoir avant le 7 février 2006, au terme de son mandat présidentiel. «Nous avons eu 32 coups d'État dans notre histoire, a-t-il affirmé dans une entrevue au New York Times. Il ne s'agit plus d'aller de coup d'État en coup d'État, mais de président élu en président élu», a déclaré M. Aristide, en demandant à l'opposition armée de déposer les armes et à ses rivaux politiques d'engager des discussions sur la tenue d'élections parlementaires. «Ma responsabilité est de prévenir un bain de sang.»

Il faudrait, croient beaucoup de spécialistes, une aggravation inouïe de la violence ou encore un exode de réfugiés comme celui survenu il y a onze ans pour convaincre les États-Unis du président George W. Bush de remettre militairement les pieds en Haïti.

En 1993, la situation sociale et politique avait poussé des dizaines de milliers d'Haïtiens a fuir le pays par la mer vers les États-Unis. L'année suivante, la dictature militaire a été chassée du pouvoir sous les pressions internationales et le président Aristide a été rétabli dans ses fonctions à la suite de l'intervention de 20 000 soldats, surtout américains, à l'initiative du président Bill Clinton.

Plusieurs républicains, dont certains font aujourd'hui partie du gouvernement Bush, avaient exprimé leur profond désaccord avec la décision de M. Clinton de mener une intervention dans ce petit pays sans importance stratégique. À titre de candidat à la présidence, M. Bush l'avait qualifiée d'exercice mal avisé de nation-building (édification d'un État de droit).

À hauteur de plusieurs centaines de soldats, le Canada a participé à l'intervention de 1994 et aux opérations subséquentes de maintien de la paix sous l'égide de l'ONU. Il a à l'époque activement participé à la formation des forces policières haïtiennes.

Hier, face à la dégradation de la situation humanitaire, Ottawa a annoncé, par l'intermédiaire de l'ACDI, une aide médicale et alimentaire d'urgence de 1,15 million de dollars. Washington a décidé, de son côté, de verser un million de dollars américains à la mission de l'Organisation des États américains (OEA), dirigée par le Canada, une mission qui tente d'améliorer le fonctionnement de la police haïtienne — aussi petite que débordée — de 5000 hommes.

Avec l'AFP et la Presse canadienne