Haïti: le Canada doit bouger, disent des ONG

Un policier casqué montait la garde non loin d’un groupe de photographes, dimanche, durant la manifestation des dissidents à Port-au-Prince. La violence croissante inquiète fortement un groupe d’ONG québécoises.
Photo: Agence Reuters Un policier casqué montait la garde non loin d’un groupe de photographes, dimanche, durant la manifestation des dissidents à Port-au-Prince. La violence croissante inquiète fortement un groupe d’ONG québécoises.

Le gouvernement canadien doit sortir de sa torpeur et exiger de vrais changements en Haïti, a réclamé hier le groupe Concertation pour Haïti, qui dénonce l'escalade de la crise humanitaire sous le gouvernement de Jean Bertrand Aristide. Rassemblant une dizaine d'organisations syndicales et de solidarité internationale, le groupe demande au gouvernement Martin d'user de son influence sur la scène internationale pour mettre un frein à la violence, désarmer les milices et exiger la démission d'Aristide.

Confronté à toutes ces demandes, le ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, s'est défendu hier de faire preuve de mollesse à l'endroit du président haïtien. «On est loin d'être mous, a déclaré M. Graham à sa sortie des Communes. Nous sommes très forts, mais il faut procéder de façon internationale.»

Concertation pour Haïti croit toutefois qu'un engagement plus ferme de la part du gouvernement canadien est nécessaire pour faire bouger les choses. «À l'intérieur de l'ONU, le Canada a beaucoup de crédibilité et peut amener certains pays européens à lui emboîter le pas», croit Marthe Lapierre, chargée de programmes chez Développement et Paix et porte-parole de Concertation pour Haïti.

Convenant qu'Haïti fait face à de très sérieux problèmes, notamment sur le plan sécuritaire, Bill Graham croit que M. Aristide devrait «restreindre ses activités» et que l'opposition devrait «collaborer» avec le gouvernement Lavalas dans le but de fixer rapidement la date des prochaines élections.

Cet attentisme inquiète le groupe qui dénonce vivement le gouvernement de terreur qu'a instauré Aristide. «C'est un gouvernement antidémocratique, violateur des droits de la personne», lance Mme Lapierre qui rappelle que, si Duvalier avait ses Tontons macoutes, Aristide, lui, a ses chimères, des milices armées jusqu'aux dents, qui sont assistées par des «attachés», des hommes de main rattachés aux commissariats de police pour accomplir leur plus sale besogne. «Il y a beaucoup d'armes qui entrent en Haïti présentement, c'est très inquiétant», ajoute Mme Lapierre, qui craint une recrudescence de la violence.

Une opposition silencieuse

Contrairement à ce qui est largement véhiculé, l'opposition en Haïti est extrêmement variée et fragmentée. Dans son plaidoyer, le groupe insiste pour rappeler la différence entre l'opposition pacifique, qu'il appuie, et l'opposition des insurgés, qu'il condamne. Il demande au gouvernement canadien de «faire la lumière sur la confusion faite entre l'action d'insurgés et l'opposition officielle».

Le «Front de résistance anti-Aristide», qui a entrepris une lutte armée contre le régime Lavalas dans plusieurs villes du nord d'Haïti, est en effet composé de membres des milices qu'Aristide avait lui-même armées et soutenues. Le front est formé de bandits notoires contre lesquels pèsent des allégations sérieuses d'avoir participé à des crimes de toutes sortes, depuis des assassinats jusqu'à la contrebande de drogue. Ces bandes armées se sont retournées contre Aristide, à la suite de l'assassinat de l'un de leurs chefs, l'automne dernier.

La violence des derniers jours, si elle permet à Haïti de faire les manchettes, ne peut toutefois que porter ombrage à la lutte pacifique qui rassemble tous les groupes de la société, à commencer par les partis de l'opposition, les syndiqués, les étudiants, les paysans et les journalistes. Concertation pour Haïti craint que le gouvernement Aristide ne se serve de ce prétexte pour tenter d'éliminer une opposition démocratique et crédible.

Le groupe invite donc le Canada à remettre les revendications de cette opposition au centre des débats et à appuyer sa proposition d'instaurer un gouvernement de transition pour une durée de 24 mois, un projet conforme à ce qui est prévu dans la constitution d'Haïti. «Nous pensons que c'est une bonne base de discussion pour bâtir quelque chose de solide en Haïti», estime Mme Lapierre.

Crise humanitaire

Sur le terrain, la violence se poursuivait hier, particulièrement dans le nord du pays, ce qui fait craindre le pire aux ONG. «On appréhende une crise alimentaire et humanitaire dans le Nord, dénonce Mme Lapierre. Les approvisionnements ne se font plus, les gens sont terrorisés et n'osent plus vaquer à leurs activités normales.»

Des spécialistes de l'UNICEF déployés sur place ont constaté que la santé, la sécurité et le bien-être des enfants étaient particulièrement menacés. Selon eux, 1,2 million d'enfants sont dans une situation d'extrême vulnérabilité en Haïti, pris dans l'engrenage de la violence et des manifestations.

L'insécurité, qui règne aussi bien dans le nord que dans le sud, paralyse les services les plus élémentaires et menace la santé publique. «Le conflit s'intensifiant, les enfants sont exposés à des dangers de plus en plus grands», a dénoncé hier David Agnew, président et chef de la direction d'UNICEF Canada, par voie de communiqué.

Conformément à la Convention relative aux droits de l'enfant — ratifiée par Haïti en 1994 — aucun enfant ou adolescent ne doit être armé, entraîné au combat ou impliqué dans des combats a rappelé M. Agnew. «L'une de nos priorités absolues est de tenir les jeunes à l'écart des affrontements violents, que ce soit comme enfants soldats ou victimes d'agressions sexuelles et d'autres mauvais traitements.»

Il semble toutefois que ces efforts soient insuffisants puisque de nombreux témoignages confirment que les chimères recrutent aussi leurs membres chez les plus jeunes. «Il y a des témoignages très clairs qui montrent que les chimères ou les milices emploient des enfants et des jeunes adolescents», confirme Mme Lapierre. Ce que corroborent les experts de l'UNICEF.

Avec la Presse canadienne