L’art de discourir pour nourrir le rêve

Après son discours de la semaine dernière, Donald Trump a fait un bond important dans les sondages.
Photo: Carolyn Kaster Associated Press Après son discours de la semaine dernière, Donald Trump a fait un bond important dans les sondages.

Les grands discours politiques, tels que livrés ces derniers jours dans les conventions républicaine et démocrate, marquent souvent un tournant dans les élections américaines. C’est un exercice unique, un « spectacle », et qui n’a aucun équivalent au Québec ou au Canada, notent les experts.

Après son discours de la semaine dernière, Donald Trump a fait un bond important dans les sondages. Ce ne sera ni la première ni la dernière fois qu’un discours prononcé dans le cadre de ces conventions fait bouger les aiguilles dans les intentions de vote, affirme Rafael Jacob, spécialiste des élections américaines à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM. « Ce n’est pas toujours définitif, mais dans l’histoire, depuis des décennies, c’est un des moments les plus importants, sinon le plus important de la campagne. »

Ces discours revêtent un caractère unique, constate l’analyste. « Ce ne sont pas des discours comme les autres, parce que toutes les grandes chaînes de télévision nationales ABC, CBS ou NBC, sans compter les chaînes câblées comme Fox News ou CNN diffusent ça de façon intégrale entre 22 h et 23 h, aux heures de grande écoute. Et ce, pendant plusieurs jours d’affilée. »


Message intégral

Les partis politiques en profitent d’autant plus que pendant les quatre jours que dure leur convention, les projecteurs sont entièrement braqués sur eux, l’autre candidat étant généralement complètement éclipsé. « Le message n’est presque pas dilué, précise le chercheur. Vous n’avez pas des journalistes qui retiennent des clips de 15 secondes, qui analysent le discours et qui passent à un autre topo, comme on voit ici. Quand Bill Clinton veut diffuser le message de sa femme, on lui donne le micro national et il a 45 minutes pour le faire. Il n’y a pas d’autres moments comme ça dans une campagne. »

Dans le discours politique américain, il y a le côté "preacher", avec des incantations. Ils aiment beaucoup discourir sur les valeurs, les idéaux. Tandis qu’ici, c’est moins enflé.

 

Politique spectacle

Au-delà des conventions, la culture des discours politiques est fortement ancrée dans la tradition, que l’on pense au discours sur l’état de l’Union ou au discours d’investiture des nouveaux présidents. « Combien de gens ont regardé, pas seulement aux États-Unis, mais à l’échelle de la planète, le discours de Barack Obama en janvier 2009 lorsqu’il a prêté serment ? C’était hallucinant. Chaque Américain a des images bien gravées dans sa mémoire des présidents qui mettent la main sur la bible avant de prononcer un discours devant les foules à Washington. C’est un autre moment fort qu’on n’a pas ici. Quand on a un nouveau gouvernement qui est formé au Canada, disons-le franchement, c’est assez terne. Il n’y a personne qui regarde ça, il n’y a pas de spectacle rattaché à ça. »

Exceptions canadiennes

Aux États-Unis, il faut nécessairement être un bon orateur pour se frayer une place jusqu’aux hautes sphères de la politique, estime l’analyse, un talent qui n’est pas la marque de commerce des politiciens canadiens. « Je ne veux dénigrer personne, mais regardez les premiers ministres, au provincial comme au fédéral, à quelques exceptions près, on est loin de Bill Clinton ! »

L’ex-conseiller de Robert Bourassa et ancien sénateur, Jean-Claude Rivest, abonde dans le même sens. Tant au Québec qu’au Canada, les bons orateurs se font rares. Il y a eu « Trudeau père » au fédéral, Jean Lesage, avec qui il a travaillé à Québec, et René Lévesque qui avait « une puissance oratoire exceptionnelle et unique ». Mais l’art oratoire, c’est « secondaire » en politique canadienne, croit-il.

La nature du discours diffère également des deux côtés de la frontière, constate celui qui en a écrit plus d’un dans sa carrière. « Dans le discours politique américain, il y a le côté preacher, avec des incantations. Ils aiment beaucoup discourir sur les valeurs, les idéaux. Tandis qu’ici, c’est moins enflé. On est beaucoup plus pragmatiques, le discours est centré sur une idée, un projet, des politiques concrètes. Même dans les congrès, c’est beaucoup plus collé sur l’actualité. »

 

Politiques concrètes

Les grands discours américains font effet, avec leur côté « hollywoodien », mais ils laissent peu de place pour des politiques concrètes, se désole l’ex-politicien. Jusqu’à présent, aucun candidat n’a évoqué de plan d’action pour réduire les tensions raciales ou pour éradiquer la pauvreté, lance-t-il à titre d’exemple. « Un discours comme celui de Donald Trump, peu importe qu’on soit d’accord ou non avec lui, ce sont des fadaises. Il parle de sécurité, mais il n’a jamais donné d’éléments concrets sur la façon dont il entend procéder. Si un leader politique au Québec ou au Canada faisait un tel discours, les gens diraient : mais encore ? »

Jean-Claude Rivest trouve également étrange cette tradition, toute américaine, de faire discourir les uns et les autres pour vanter la candidature des aspirants présidents. « L’épouse ou le conjoint du chef qui viennent raconter l’histoire de leur vie, comme on a vu avec Bill Clinton mardi, ça ne passerait absolument pas, ni au Québec ni au Canada. Même chose pour ces grandes figures de l’establishment américain qui viennent faire de grands discours incantatoires sur les vertus du candidat, c’est vraiment très, très particulier à la culture politique américaine. »

Cette différence dans la nature des discours s’explique principalement par le legs des institutions britanniques, estime M. Rivest. « Ici, on n’élit pas un chef d’État, parce que le chef d’État, c’est la reine. On élit un premier ministre. Un premier ministre, c’est plus près de la réalité et des choses concrètes. Tandis que les Américains, ils élisent un président, qui incarne l’État américain, le rêve américain. »

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