La terre et l’eau ne sont pas des marchandises

«Nous, les communautés autochtones, qui formons la majorité des habitants de la Sierra Norte de Puebla, disons haut et fort que nous sommes prêts à défendre nos territoires et nos vies», écrivent les signataires du texte.
Photo: Russ Bowling / CC «Nous, les communautés autochtones, qui formons la majorité des habitants de la Sierra Norte de Puebla, disons haut et fort que nous sommes prêts à défendre nos territoires et nos vies», écrivent les signataires du texte.

Lettre adressée aux dirigeants de la compagnie Innergex Renewable Resources, basée à Longueuil*

Messieurs,

Le 27 juin dernier, le président du Mexique, M. Enrique Peña Nieto, parlant devant la Chambre de commerce et d’industrie de Québec, a annoncé que l’entreprise Innergex Renewable Resources, dont le siège social est à Longueuil, au Québec, construira un barrage hydroélectrique dans l’État de Puebla, au Mexique. Votre entreprise y possède déjà un associé, Comexhidro, qui sera de toute évidence votre partenaire. Vos deux sociétés ont en commun d’être des entreprises privées spécialisées dans la production d’énergie électrique, nées dans les années 1990, lorsque, tant au Québec qu’au Mexique, les grandes entreprises d’État, Hydro-Québec et la Comisión Federal de Electricidad, respectivement, ont décidé la privatisation partielle de leurs activités.

Concernant le « développement durable » que vous proposez, les projets de barrages actuels dans la Sierra Norte de Puebla sont nés à la suite de vastes projets de mines à ciel ouvert en haute montagne, mines qui requièrent non seulement d’énormes quantités d’eau (pour la lixiviation du métal), mais beaucoup d’énergie électrique (pour le broyage et la centrifugation du minerai). Il en va de même pour l’extraction d’hydrocarbures par fractionnement hydraulique, qui a déjà commencé dans la plaine côtière voisine. D’autres intérêts s’y sont joints récemment, y compris la transnationale Walmart qui possède au Mexique une vaste chaîne de magasins.

Or, le territoire de la Sierra Norte de Puebla n’est pas un territoire inhabité. Nous sommes près de 500 000 à y vivre, en majorité des autochtones totonaques et nahuas : la densité y atteint souvent 300 habitants au kilomètre carré. Nous y pratiquons depuis des siècles l’agriculture et l’élevage à petite échelle. Les vallées qui entourent nos rivières sont fertiles et il n’est pas un mètre carré qui ne soit planté de maïs, de café ou d’arbres fruitiers. Les rivières elles-mêmes nous fournissent du poisson et des crustacés. La terre et l’eau ne sont pas seulement essentielles à notre survie, elles sont aussi sacrées pour nous. C’est ce terroir que nous avons hérité de nos aïeux et que nous voulons transmettre à nos enfants et à nos petits-enfants.

Le projet hydroélectrique Puebla 1, déjà en marche, réalisé par votre associé Deselec 1 Comexhidro, veut harnacher la rivière Ajajalpan, qui traverse les municipalités d’Ahuacatlan, Tepatlan et Tlapacoya, en pays totonaque. D’après le permis octroyé par la Comission de régulation de l’énergie, il doit produire de l’énergie électrique pour la compagnie Walmart et ses entreprises associées. D’autres projets sont prévus sur les rivières Zempoala et Apulco (cette dernière en pays nahua).

Absence de consultation

Nous, les communautés autochtones, reprochons au gouvernement mexicain d’avoir déjà octroyé de multiples permis pour la réalisation de ce projet, qui affecte nos territoires, nos ressources et nos vies, et ce, sans véritable consultation. Par exemple, la Commission nationale de l’eau (CONAGUA) a concédé à Deselec 1 Comexhidro l’usage et l’exploitation de la rivière Ajajalpan où on prétend construire le barrage, permis qui inclut ses sources et de ses affluents. Que fait-on alors de notre droit à l’eau, garanti par l’article 4 de la Constitution mexicaine ? En outre, l’Institut national d’anthropologie et d’histoire (INAH) a donné son aval pour la réalisation des travaux, malgré l’existence de sites archéologiques à l’endroit même du barrage. Qu’en est-il alors de notre droit au territoire et à la culture, garanti par la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, qui fut ratifiée par le Mexique ?

Notre opposition nous vaut de vivre sous la menace, on a formulé contre nous de fausses accusations, les entreprises ont essayé de diviser nos communautés en promettant de l’argent à certains si les projets étaient acceptés. On a trompé des gens lors de l’achat de leurs propriétés et on a organisé des consultations bidon, avec l’accord du ministère de l’Énergie. Et malgré les décisions de deux tribunaux en notre faveur, nous savons que le projet va de l’avant.

Nous, les communautés autochtones, qui formons la majorité des habitants de la Sierra Norte de Puebla, disons haut et fort que nous sommes prêts à défendre nos territoires et nos vies. Nous voulons éviter le désastre environnemental et les déplacements forcés de populations qui se produiront si se concrétisent les 14 projets de barrages hydroélectriques autorisés dans l’État de Puebla, ainsi que les projets miniers (300 000 hectares concédés à ce jour) et l’extraction d’hydrocarbures par fracturation hydraulique. La terre et l’eau ne sont pas des marchandises. Nos territoires ne sont pas à vendre. La vie de nos peuples est en danger. C’est pourquoi nous exigeons du gouvernement mexicain qu’il respecte son obligation de protéger et de garantir nos droits, et qu’il annule le projet hydroélectrique Puebla 1 et les autres mégaprojets dans la Sierra Norte de Puebla, que nous qualifions de « projets de mort » car ils signifient la fin de nos peuples.

* Texte traduit de l’espagnol par Pierre Beaucage, professeur d’anthropologie à l’Université de Montréal.

7 commentaires
  • Pierre Raymond - Abonné 28 juillet 2016 06 h 52

    Toujours les mêmes !

    Quand l'opposition est trop forte et trop organisée dans un pays, on transporte son
    « expertise » dans le saccage des territoires vers un autre pays et on continue à satisfaire l'appétit des actionnaires.

    Pendant ce temps là, les fantoches qu'on élit se prosternent devant les vrais dirigeants de nos pays i.e. les pétrolières, les ferroviaires, les minières etc... afin d'assurer leur réélection. Vive la démocratie !

  • Robert Bernier - Abonné 28 juillet 2016 09 h 01

    Bravo au Devoir

    Bravo au journal Le Devoir de nous avoir fait connaître les revendications de ce peuple.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Hélène Paulette - Abonnée 28 juillet 2016 12 h 08

      Excusez-moi de ne pas partager votre enthousiasme. Ce n'est pas un article du Devoir mais une lettre de libre-opinion. On aimerait que LeDevoir couvre de plus près et plus souvent l'actualité mexicaine qui nous touche quand même de près.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 28 juillet 2016 10 h 39

    Merci M. Beaucage...

    d'avoir si bien rendu l'esprit original de la lettre...On sentait toute l'émotion et tout l'amour de ces deux peuples, que sont les totonaques et ahuas, pour leur territoire.

    Encore une fois, les affairistes de ce monde sont en train de piller une région du monde, cette fois au Mexique, afin d'assouvir leurs désirs de pouvoir et d'argent.

    Nous avons subi et subissons encore les sévices de ces mêmes hordes de charognards ici même au Québec...S'il est vrai que l'union fait la force, alors unissons-nous avec ces 500 000 Mexicains de la Sierra Norte de Puebla et donnons-leur l'appui de nos voix ...

    Si la société Hydro Québec est dans le coup...honte sur elle!
    Honte à ceux de nos politiciens qui, en partie, ont vendu le Québec et sa société Hydro-Québec à ces mêmes charognards dont je parlais plus haut.

    Heureusement que les citoyens partout dans le monde commencent à se mobiliser
    pour freiner cette commercialisation des ressources terrestres et patrimoniales ...
    Assez c'est assez. Les consultations avec les autochtones sont maintenant et pour l'avenir...à l'ordre du jour. Sinon....no pasaran!

    • Hélène Paulette - Abonnée 28 juillet 2016 12 h 00

      Les sévices subis au Mexique sont très graves. Les récents événement d'Oaxaca s'ajoutent aux nombreuses disparitions parmi les défenseurs des droits autochtones. Pena-Nieto, le réformateur encensé par les affairistes de ce monde trahit la Constitution pour brader les richesses du pays .

  • Brigitte Garneau - Abonnée 28 juillet 2016 11 h 58

    DEMAIN...

    Tous les citoyens (particulièrement ceux qui nous gouvernent) devraient voir ce documentaire criant de vérité qui a été réalisé par Cyrille Dion et Mélanie Laurent. Malgré tout le saccage dû à la bêtise humaine, il faut encore garder espoir. Des solutions, oui, il en existe...mais n'attendons pas. Demain, il sera peut-être trop tard...

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 29 juillet 2016 21 h 47

    Pas rassurant

    En lisant un texte du genre, on a peur... Peut-on s'imaginer autant de perfidie de la part de ces grosses compagnies, et surtout celle des gouvernements qui sont supposés représenter les gens qui peuplent leur pays. On a beau le lire, l'entendre, penser le savoir, mais à chaque fois, c'est comme un coup, on reste hébété, incrédule... Faut aller voir le film Demain en courant pour se redonner un minimun d'espoir.